LES ENFANTS DE LA RUE

A chaque intersection, croisement, dans tous les coins et recoins de Dakar, tu vois ces p’tits mioches, morveux, des lambeaux de tissu sales et poussiéreux les protégeant à peine du froid, des gamins de quatre, cinq, six ans, rarement plus, te tendre la main pour une aumône, le regard gris et vieux de ceux qui ont déjà tout vu, tout vécu.

Et moi, dans ma caisse, bien au froid dans ma climatisation, je suis devenu insensible, comme tout le monde, ne répondant plus à ces yeux implorant pitié et réconfort, un peu d’argent, une pitance à ramener au maître-marabout ou parfois pire au proxénète, voleur, violeur, receleur d’enfants.

Je ne regarde plus ces mains tendues, si noires de n’être jamais lavées, leurs sébiles brandées « dieg bou diar », me rappelant les thiebou dieun bien gras et rouges qu’ils ne mangeront certainement jamais.

ÇA NE DEVRAIT PAS COURIR LES RUES, LES ENFANTS… ET BIEN, CHEZ MOI, LES ENFANTS SONT À LA RUE, DANS LA RUE, SONT LA RUE

Ce sont ces petits talibés – mendiants criant avec désespoir « saaaakhaaaar nguiiiiiir yaaaallllaaaaa », « pitié, une aumône, une petite pièce, m’sieur, au Nom d’Allah », ces petits laveurs de vitres, de voitures, ces petits mécanos, petits vendeurs de babioles, de bonbons, de mouchoirs, de toutes ces choses inutiles que l’on trouve dans la rue et que l’on achète à la va-vite en baissant sa vitre…

LES ENFANTS DE LA RUE ? Ce ne sont pas seulement les « talibés », ce sont également ces filles-mères qu’on force à se prostituer, ces nourrissons que des escrocs louent à des parents indignes, ces petits jumeaux qu’ils utilisent, pour attirer pitié et attention aux feux de signalisation.

La mendicité à Dakar est le reflet absolu de la mondialisation dans sa plus mauvaise gloire, celle de notre chère ville, Dakar, ville ouverte, cité universelle, criant urbi et orbi : 

« Venez à moi, venez, pauvres enfants abandonnés, reniés, de toutes les nations, venez à moi, je vous offrirai piètre refuge et maigre pitance, vous laissant rêver aux portes d’un océan dans lequel vous irez vous noyer… »

Ici pas de commerce équitable, mais plutôt une pauvreté inéquitable, car ils viennent de tous les horizons, de la sous-région et même parfois de plus loin, certains au teint basané, si beaux et si pauvres, que même dans leurs pays, ils ne peuvent vivre. 

Ce qui m’étonne est que chaque jour tout le monde criera son « ras-le-bol » de voir ce fléau, tout le monde dira « Ah, mais, il faut faire quelque chose, cela ne peut continuer ! »

« Paroles, paroles », comme disait l’autre…

Rien que du vent, pour l’instant, car rien ne change, juste de bonnes intentions, sans véritable engagement, quelques rares actions, juste pour se donner bonne conscience…

Occupé à sauver ma propre vie, je ne peux que constater, en espérant que ceux qui peuvent et devraient, ces supposés et soi-disant décideurs, se décident enfin…

Et je rêve des fois que les écrits d’Aminata Sow Fall deviennent réalité…

Qu’ils se lèvent un matin et se mettent en grève, que les mains tendues refusent l’aumône, qu’elles ne soient plus les intercesseurs de nos prières, hypocrites que nous sommes en leur donnant une piécette, espérant qu’elle emportera nos remords de ne pouvoir mieux faire

initially published december, 2010, revised march 2018

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