LE SOUFFLE COUPÉ

Je suis rentré de voyage fatigué, essoufflé, le souffle coupé. Durant tout mon séjour j’avais des difficultés à respirer, ne serait-ce qu’à monter les escaliers pour accéder à ma chambre d’hôtel ou marcher plus de cent mètres.

Il est vrai que j’avais remarqué depuis quelques temps un essoufflement quand je faisais certains petits efforts, mais j’avais mis ça sur le compte de la fatigue, de la cigarette, du stress, de mes vas et viens incessants depuis 2016.

J’ai parcouru 47267 km en 2018, soit une fois le tour du monde et 2019 s’annonçait également entre deux avions ou sur les routes d’Afrique.

J’avais aussi négligé de prendre depuis quelques temps mon Triatec, que je devais obligatoirement prendre tous les jours depuis 2008, pour gérer ma « petite » insuffisance cardiaque et hypertension que le Dr Mourad avait décelées lorsque j’étais allé le consulter après le décès de mon père.

Je revins donc de voyage et pour une fois, dans ma tête, le petit bonhomme désespéré et esseulé qui me sert de bon sens lança l’alerte… Il alluma la lampe dans ce qui me sert de cerveau, contempla le vide intersidéral d’imprudence et de bêtise qui y régnait et se décida à mettre tous les voyants au rouge.

J’avais mal au cœur, mais surtout à la poitrine et j’arrivais à peine à respirer.

J’appelais le cabinet d’un pneumologue, qui me donna un rendez-vous pour la semaine suivante, ce qui ne me convenait pas. J’appelais également la clinique de la Madeleine, pour un rendez-vous avec mon cardiologue. Marie-Hélène ne put me trouver un rendez-vous que pour le mardi suivant…

Le petit bonhomme de bon sens continuait à faire sonner toutes les cloches dans ma tête, se demandant comment il n’arrivait pas depuis ma naissance à être le capitaine de mon esprit têtu et téméraire.

Finalement le vendredi je décidais d’appeler le Plateau Médical Kermel, suivant les recommandations de ma femme. Ils me fixèrent un rendez-vous pour le lendemain samedi.

Je me souviens que j’ai passé toute la nuit du vendredi au samedi à prier Dieu pour qu’il m’accorde encore un peu de temps, car j’avais, lui dis-je, encore des choses à faire ici-bas, et qu’Il ne devait donc pas être trop pressé de me voir… Je partis donc le samedi à mon rendez-vous.

Monter les escaliers menant au premier étage du cabinet fut une véritable torture pour moi.

Je fus examiné par une gentille cardiologue, qui constata immédiatement que rien n’allait, que mon cœur était en berne (elle me dit qu’à mon âge ce n’était pas du tout normal), la tension dans tous les sens.

Elle me prescrit une batterie de médicaments, un régime hyposodé et une série d’analyses à faire dès le lundi, jour où je devais impérativement revenir en consultation.

Mon cœur décida de tenir le coup jusqu’au lundi. Ce jour-là, après mes analyses, arrivé au plateau médical, il me fallut tous les efforts du monde pour remonter les escaliers et ce furent les infirmières et aides-soignantes qui m’aidèrent à marcher jusqu’en salle de consultation.

Ce fut le Docteur Lawson qui m’examina. Elle me fit une échocardiographie transthoracique et me posa quelques questions sur mes (très mauvaises) habitudes de vie… Elle me demanda si je voulais mourir… car j’étais en insuffisance cardiaque sévère, le ventricule gauche fichu, le droit  »en fuite » me dit-elle.

Je payais en quelque sorte le prix des séquelles ma maladie de Basdow, dont je pensais m’être débarrassé depuis 1999, mais également de mon peu de prudence de vie.

Je lui demandais s’il y avait un moyen chirurgical de corriger cela. Elle me répondit qu’a part complètement remplacer mon cœur, il n’y avait pas d’autre moyen…

Elle vérifia les analyses demandées et par réflexe, intuition, conscience professionnelle, je ne sais pas, me dit que pour plus de prudence, il me fallait faire une analyse complémentaire, des D-dimères, juste pour vérifier et écarter/confirmer une supposition qu’elle avait…

Le Docteur Lawson m’a sauvé la vie ce jour-là.

Je redescendis donc au laboratoire Solabsen, qui se trouve juste en bas du plateau médical, et fis cette dernière analyse. J’étais à jeun et après l’analyse la dame à l’accueil m’offrit un chocolat chaud et une fois dans ma voiture… j’allumais ma première cigarette de la journée…

J’allais au Square, pris mon petit déjeuner chez Sagna et me rendis au bureau. Il était quasiment l’heure de pause, donc je ne durais pas et je décidais à aller déjeuner chez moi. J’étais très exactement à hauteur du centre d’état civil principal situé à Amitié / Grand-Dakar lorsque mon téléphone sonna.

C’était le Dr Lawson, qui me demanda avec beaucoup d’inquiétude dans la voix où est ce que j’étais. Au volant, lui répondis-je. Elle me demanda de me garer immédiatement, car les résultats des analyses des D-dimères lui étaient arrivés.

Elle me dit que j’avais une embolie pulmonaire et qu’il fallait impérativement que je reste immobile et que je fasse un scanner thoracique.

Je répondis au Dr Lawson que la meilleure solution était que j’aille chez mes beaux-parents, juste à côté, et qu’elle devait prévenir mon bureau, par mesure de prudence. Elle me demanda d’aller faire le scanner à la clinique du Dr Mbaye Ndoye, radiologue, à la rue Carnot.

De chez mes beaux-parents, j’appelais, ma femme, ma mère et, comme d’habitude, la seule personne, qui depuis 30 ans, en toutes circonstances, heure, jour, temps, a toujours été là pour moi.

Zep quitta la ville pour venir me récupérer et m’amena directement faire mon scanner. Comme d’habitude je vécu la sensation désagréable de chaleur dans le ventre et de nausée lorsque me fut injecté le produit de contraste. Pour moi, les choses allaient s’en arrêter là.

J’étais essoufflé, certes, mais lucide et je ne ressentais pas de douleurs particulières…

Je me disais que le Dr Lawson n’avait pas de raisons à s’alarmer autant. Qu’elle allait me prescrire un remède de choc et que je serai sur pieds rapidement.

Je ne savais pas ce qu’était une embolie pulmonaire.

Le radiologue me dit que d’ailleurs le docteur était là, arrivée, dans le cabinet. Je fus étonné lorsqu’elle entra dans la salle de radiologie. Elle me dit qu’elle était venue me prendre pour m’amener directement aux urgences de l’hôpital Principal.

Je fus très surpris car pour moi  »tout allait bien », je ne me sentais pas  »vraiment malade », juste fatigué et le souffle coupé.

Je ne savais pas ce qu’est une embolie pulmonaire, et j’avais une embolie pulmonaire bilatérale. Une embolie pulmonaire est une obstruction brutale, partielle ou totale, d’une ou plusieurs artères des poumons par un caillot de sang.

Et je faisais partie des personnes dites « à risque » : Les patients souffrant d’insuffisance cardiaque et respiratoire sont les plus exposées. Les longs voyages aériens favorisent les thromboses veineuses et les embolies pulmonaires même chez des sujets apparemment sains. Les facteurs favorisants sont alors l’hypoxie (rôle aggravant du tabac), la déshydratation due au faible degré d’humidité de l’air ambiant et à l’absorption d’alcool. La station assise prolongée entraîne des modifications de la composition du sang veineux des membres inférieurs.

Le Dr Lawson me dit que normalement ce devait être une ambulance qui devait m’amener mais que vue l’urgence mieux valait ne pas attendre et prendre ma voiture. Zep Diallo attendait dehors avec notre grand frère Aziz Saleh, qui nous devança à Principal pour faciliter mon admission. Une fois dans la voiture, je demandais au Dr pourquoi elle tenait tant à me faire admettre aux urgences.

Elle me répondit textuellement que si elle ne le faisait pas, elle allait se retrouver en prison le lendemain.

Une fois aux urgences de Principal, je fus examiné par un jeune médecin et mis sur une chaise roulante, pour être admis peu après… en réanimation…

Avant cela je pris le soin d’annuler deux, trois rendez-vous que j’avais le jour même et le lendemain. L’appel du devoir, toujours.

Je me souviens du regard de ma femme et de ma belle-mère lorsqu’on m’amenait en réanimation. Moi pour ma part j’étais toujours lucide, mais pas tant que ça, finalement. Le petit bonhomme de bon sens dans ma tête poussait enfin un ouf de soulagement.

C’était la quatrième fois depuis 1992 que j’étais admis au service réanimation de l’hôpital Principal…

Et encore une fois je me dis que c’était bien ma veine, de tomber malade quand je ne m’y attendais pas. On me déshabilla et je me retrouvais dans un box, sous perfusion et avec une bonne dose de Lovenox.

Les médecins militaires, hauts gradés, vinrent m’examiner, entouré de leur cohorte d’étudiants, timides et concentrés.

Ils me posèrent quelques questions, plaisantèrent aimablement avec moi et proposèrent différents traitements. Je leur dis que le plus important pour moi était de sortir le plus rapidement possible de ce box de réanimation.

Ma femme et maman vinrent me rendre visite. Je me souviens avoir tenu le coup devant ma femme et avoir fondu en larmes devant maman, que je fatiguais tant, moi son aîné.

Je m’endormis, en contemplant à travers une lucarne les feuilles d’un manguier bouger sous la brise de l’océan, là-bas, à la salle de réanimation de l’hôpital Principal de Dakar….

Le lendemain je fus admis au service cardiologie, qui occupe actuellement une partie de la maternité de l’hôpital Principal. La maternité de HPD donne directement sur la petite corniche et offre une des vues les plus calmes et les plus belles de Dakar.

J’étais dans la même chambre qu’un monsieur Ndiaye, cardiaque, souffrant de diabète, amputé d’une jambe et dont la femme si dévouée qu’elle forçait un respect beat, était en permanence à son chevet et aux petits soins pour son mari.

Ma famille et mes amis de toujours, de 30 ans vinrent me voir, ainsi que mon patron, qui est depuis 2016 un de mes meilleurs amis, accompagné de sa femme et de sa belle-sœur.

Je reçu également la visite de @Pvpi_Svkho, qui avait fait le tour de tous les services pour me trouver. La  »Team Watgozarawnd komzarawnd » était extrêmement inquiète me dit-il.

C’est vrai que je les avais juste prévenus d’un simple message laconique, sans plus de précisions. Message qui avait failli causer une crise cardiaque à @LoMaCire, qui n’arrivait pas à me joindre et m’en veut jusqu’à présent de lui avoir fait si peur…

En cardiologie je fus également très bien traité et examiné par deux médecins, dont un Tchadien et le Lieutenant Dr. M. M. Ka, auxquels je dois toute mon admiration et mon respect.

J’admirais leur jeunesse et leur professionnalisme, pointu, précis, entourés des étudiants de troisième années prenant notes avec attention et répondant aux questions qui leur étaient posées.

Je ne cesserai jamais de le dire, l’hôpital Principal de Dakar est le meilleur hôpital au Sénégal.

Ma famille et mes amis venaient me voir tous les jours. Karim Diaw me dit que ce qui l’énervait le plus et le comble était que j’arrivais systématiquement à me sortir de n’importe quelle situation et que je me refusais obstinément à mourir. Bah, fallait bien vivre, pour bien mourir.

J’étais en permanence dans un état  »comateux », endormi. Je n’étais plus sous perfusion mais je recevais chaque jour mes doses de Lovenox.

Je me promenais quelques fois, me traînant lentement au dehors pour prendre du soleil et regarder les voitures passer sur la corniche et les gens faire leur jogging ou tout simplement se promener, m’assoir sur un banc et discuter avec Zep de nos familles, de nos enfants qui grandissaient.

Les docteurs me proposèrent deux traitements : un, peu coûteux, qui m’obligerait à des injections régulièrement jusqu’à guérison, avec analyses fréquentes à faire, et l’autre très coûteux mais qui donnait l’avantage de n’être que par prise de médicaments par voie orale et me donnerait un certain confort de vie jusqu’à guérison. Bien entendu je choisis le deuxième. La santé n’a pas de prix.

Le Dr. Ka accepta de me laisser finalement sortir, tout en me demandant de prendre un certain nombre de précautions, d’analyses et de revenir la voir dans un mois. Je fus tellement pressé de sortir que je me rendis moi-même chez le major pour qu’il me délivre mon bon de sortie. Je suis aujourd’hui sous Xarelto, en plus de mon Triatec.

Une fois à la maison, j’eu l’immense plaisir de voir débarquer toute la team « mbakka ndiaye ». Je fus extrêmement ému et touché de leur visite et ne saurait jamais les remercier de l’honneur qu’ils m’ont fait, de sortir du virtuel pour m’offrir une amitié réelle.

Je suis aujourd’hui toujours convalescent, pour un temps, mais bien vivant, Alhamdoulilah, croquant la vie à pleines dents.

« Tant pis », me dit, déçue, la dame en gris…

« Vis, car il faut du cœur, pour autant se refuser à moi. »

« Vis, maintenant, pleinement, car tu ne sais faire autrement. »

Die Hard.

Dakar, le 06 avril 2019

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