L’Air du Temps : La Prière d’Abdallah

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RETOUR A DAKAR 

Par Abdoulaye Fall

Appréhensions de départ

Vendredi 5 juin, je me réveille à 11 h du matin. En plein confinement chez moi à Sokone, je n’avais évidemment pas grand-chose à faire. Dès mon réveil, je me lave et fais mine de prier le Fajr. Il ne faut pas croire que je sois un mauvais musulman, je suis bien conscient des devoirs qui m’incombent en tant que fidèle croyant étant donné que je maîtrise le Fiqh.

Tout de même, j’avais honte de deux choses : la première c’est de n’avoir pas pu me lever à l’heure légale de Fajr pour prier et la seconde c’est de devoir prier à 11 h devant Allah. Que penserait Allah de moi ? Que penserait ma famille de moi ? En faisant mine de prier, ma famille serait tranquille quant à ma foi en Islam. Et pour Allah, je rattraperai la prière de Fajr lors de celle de Tisbar.

Après cette mise en scène honteuse de ma part, je saluais ma famille : mon père, ma mère, mes 4 sœurs et mon petit frère. Mon père, qui était tout le temps scotché sur sa vieille radio qu’il reparait lui-même tous les 4 jours, me fais savoir que le ministre de l’intérieur avait décidé de rouvrir le service de transport interurbain, jusque-là fermé à cause de la pandémie mondiale de la Covid 19 (Pourquoi vouloir donner un genre à une calamité ? Et pourquoi le féminin ? Encore un combat que les féministes doivent mener.)

Je peux ainsi rejoindre Dakar pour continuer mon travail. Mon père savait que j’attendais cette décision du gouvernement. Je lui avais dit que les récentes émeutes qui se sont déclarées sur l’ensemble du territoire finiraient par faire céder le gouvernement et faire reculer les mesures préventives prises par celui-ci. La volonté de la frange de la population la plus vulnérable avait fini par prendre le dessus.

Cette frange qui vit dans le secteur informel, qui n’a pas de comptes bancaires, qui n’a pas de biens monnayables, et qui est éloignée des circuits productifs a montré son désaccord de manière explicite.

Mon père savait aussi que je retournerai à Dakar malgré la flambée des cas de Covid 19. Au tout début de la pandémie, il avait tellement insisté pour que j’arrête mon travail et que je revienne chez moi, à quelque 250 kms de Dakar, afin de m’éloigner le plus possible de cette maladie.

Il connaissait aussi mon entêtement et ma ferme volonté de continuer à travailler. Il savait qu’il devait m’autoriser à repartir, peu importe sa peur de la maladie et sa volonté à me protéger.

Sa situation était semblable à celle du gouvernement sénégalais : devoir prendre une décision contradictoire tel un schizophrène car une jeunesse inconsciente et désespérée a montré son envie de braver le coronavirus malgré le fait qu’il soit incurable.

Ma mère, elle, n’avait pas d’opinion proprement dite. Elle pria seulement pour moi.

Eternel recommencement.

Je me préparais donc à partir le dimanche en 8. Je devais donc préparer mon voyage. Financièrement, puis mystiquement.

Je devais me charger de mes frais de voyage. Il y a longtemps que j’ai déchargé mes parents de cette tâche qui devenait de plus en plus lourde pour eux. Depuis 2 ans déjà, je commençais à avoir une autonomie financière qui me permettait de me prendre entièrement en charge, et même de commencer à effectuer certaines dépenses dans la famille.

La vie d’un homme est résumée en étapes : jusqu’à nos 18-20 ans ce sont nos parents qui se chargent de nous, entre 20 et 25 ans on se prend en charge et au-delà de 25 ans, on est amené à relayer nos parents dans les dépenses familiales. Bien évidement ces étapes peuvent fondamentalement différer d’un individu à un autre selon plusieurs paramètres, mais il est de notoriété publique que pour les aînés ces étapes sont considérablement raccourcies.

Les aînés ne suivent jamais leur passion, ni leurs envies. Ils doivent servir d’exemple sur tous les plans et la pression qui repose sur leurs épaules les oblige souvent à se sacrifier pour assister leurs parents dans l’éducation et la prise en charge de la famille. C’est dur d’être aîné. J’en suis un, ou presque. J’ai trois grandes sœurs, certes.

Mais dans nos sociétés, les hommes sont toujours considérés comme étant le genre qui doit s’occuper du rôle le plus dominant. Mes sœurs étaient destinées à se marier, donc à quitter la maison. A l’évidence je serai amené à prendre le rôle de mon père tôt ou tard. La première option étant tout de même préférable. Mon entourage s’obstinait à me rappeler ma situation tous les jours, comme si je n’en avais pas conscience. J’étais naturellement d’une équanimité et d’un flegme qui laissaient souvent mes interlocuteurs tarabustés.

Les conseils et les reproches me laissaient souvent de marbre, en tout cas en apparence. Dans la plupart des cas, je devenais particulièrement irrité lorsque des personnes ayant achoppé au même stade de leur vie, s’arrogeaient le droit de me réprimander ou de me « conseiller ».

Mais j’étais calme, tout le temps calme. Trop calme, selon mon père.

La préparation mystique échouait à mon père et, dans une mesure timide, à ma mère. Ce point a toujours été le principal objet de discorde et de différend qui entravent la relation que j’entretiens avec mes parents. Je suis initié aux sciences islamiques, j’avais ma propre opinion de ce que signifiait l’unicité d’Allah. Je comprenais bien les termes Al Rahman et Al Rahim.

Je savais donc que seul Allah pouvait faire et défaire les destins, les sorts, les coups de chances, les coups de malchances, les bonheurs et les malheurs qui s’abattent sur nous, piètres créatures de cette terre de granit.

Je ne croyais point aux gris-gris, aux décoctions et encore moins au Safara (d’ailleurs je détestais généralement me laver, comme tout bon « narr »). J’en avais une aversion non dissimulée et mes parents m’en voulaient toujours lorsqu’ils retrouvaient sous mon lit le gri-gri qu’ils m’avaient donné après avoir graissé les marabouts d’une somme qui était plus utile à eux qu’à cet incompréhensible dessein.

Par contre je croyais fortement en trois choses : la prière, l’aumône et la bonté envers les êtres humains. Je m’efforçais à faire comprendre à mes parents que seules ces trois choses pouvaient nous aider dans notre vie future. Allah faisait évoluer favorablement les choses pour chaque être humain s’il s’évertue à rendre ces trois actes omniprésents dans sa vie. Mes parents ne m’ont jamais compris. Ainsi je me retrouvais, encore une fois, confronté entre mes convictions intimes et mon devoir d’obéissance à leurs égards.

L’histoire se terminait toujours de la même façon : dans un honnête souci de les rassurer et de ne pas annihiler leurs efforts, je prenais le gri-gri en question en leur faisant croire que je les utiliserai tel que le marabout l’a recommandé. Je les jetais toujours, en fait.

Jour de départ

Le dimanche arriva. Je prenais un petit déjeuner copieux, car je savais que la journée allait être longue et qu’à cause de la situation de pandémie je n’allais sûrement pas prendre un quelconque repas dans les restaurants à l’hygiène incertaine des gares routières et des stations-services.

Je pris une voiture jusqu’à Kaolack et à partir de là, je m’embarquais dans ces voitures qu’on appelait communément « 7 places ». A cause de mes longues jambes (1m 03 de longueur, rien que pour elles), j’étais décidé à avoir une bonne place. J’ai donc attendu jusqu’à l’arrivée d’un troisième véhicule en partance pour Dakar avant de trouver une satisfaction à mes exigences. J’ai bien observé le comportement des gens qui, temporairement, étaient amené à composer mon entourage immédiat.

Une mendiante se promenait inlassablement entre les rangées de voitures à la recherche de sa pitance quotidienne, espérant rencontrer une âme charitable qui pouvait lui offrir de quoi vivre, ou survivre. Elle s’était approchée de deux jeunes soldats avec sa litanie triviale, espérant d’eux une aumône digne de leurs galons. L’un des soldats, qui avait une voix gutturale, la repoussa avec acrimonie, avec dédain. L’autre n’avait pipé mot. Il avait peut-être honte du comportement de son compagnon, mais il n’était pas disposé à le réprimander publiquement.

Ils étaient musulmans, je le savais car j’ai cette perspicacité à deviner l’obédience religieuse des gens de par leur physionomie. Ils n’avaient sûrement pas compris le sens du verset du Coran « Quant au demandeur, ne le repousse pas » S93-V10.

J’étais horripilé par son comportement et si j’avais eu suffisamment d’argent avec moi, j’aurais donné quelques sous à cette brave dame. Mais le besoin les fait vieilles trotter, et à l’impossible nul n’est tenu.

Le véhicule partit quittât le garage vers 16h. Deux heures de temps après, il tombait en panne mécanique au milieu de la brousse. Le chauffeur s’était attelé à le réparer, mais il n’était visiblement pas un bon mécanicien. Il fallait donc attendre l’arrivée d’un mécanicien qui devait venir de la ville la plus proche, Mbour, à juste 1h30 mn de route.

Nous sommes arrivés à Dakar le soir, vers 20h. Je prenais un taxi pour rallier Fann Hock, quartier populaire proche du centre-ville. Le taxi avait pris toutes mes économies, mais c’était obligatoire car je ne parvenais pas à trouver d’autobus. Ces derniers avaient arrêté leurs services une heure plus tôt. Le couvre-feu démarrant à 23 heures, il fallait donc que je me presse.

Une fois arrivé, je déposai mes bagages et partit chercher de quoi manger. J’avais quand même faim car je n’avais rien mangé depuis le petit déjeuner. J’achetais un plat d’Athiéké, une spécialité ivoirienne que j’ai découverte dans une gargote en face du campus social de l’université.

Je me suis couché vers 23h30mn. J’avais besoin d’un sommeil réparateur car le lendemain c’était un Lundi, jour le plus détesté au monde. Il ne me resta que 400 FCFA en poche. En effet j’avais mal calculé mon argent. Les dépenses seraient ainsi résumées : 100 FCFA pour le prix du trajet Fann Hock-Centre-Ville et 300 FCFA pour le repas.

Mais je n’avais pas peur, je savais que, peu importe la difficulté, Allah ne me laisserait pas tomber. Je me couchais donc avec plein de réflexions sur ma situation personnelle. Je n’avais pas prié la prière du soir, Isha. En tout cas pas de la façon dont les gens croyaient comprendre la prière. Pas cette action mécanique qui n’était même pas consignée dans le Noble Coran. Pour comprendre la prière dans son sens originel, il faut savoir concevoir sa finalité : Allah a dit dans le Coran « Wa aqeemu salata lil zikri « – » Priez afin que vous vous souveniez de Moi « .

Mais moi je n’avais jamais oublié Allah, Il est tout le temps présent dans mon esprit et dans mes actes.

Je n’éprouvais donc pas le besoin de prier.

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