Xam Sa Wareef

La Galère Qui Forge : Construire Sa Carrière Sans Devoir Rien à Personne

Quand galérer signifie survivre

Il y a un mot au Sénégal, un mot qu’on utilise beaucoup, qu’on jette facilement dans les conversations. Le mot « galère ». « Ça galère dur au bureau. » « Je galère trop avec ce projet. » « Les gens galèrent juste pour trouver du travail. »

Mais qu’est-ce que cela signifie vraiment, galérer ? Je pense que beaucoup de gens confondent galérer avec être mal payé. Ils pensent que galérer c’est ne pas avoir assez d’argent. Et bien sûr, c’est une part. Mais c’est pas la part la plus importante.

Galérer, c’est beaucoup plus que cela.

Galérer, c’est le stress. C’est le doute de soi chaque jour. C’est d’aller au travail sachant que quelqu’un veut ta place. C’est de collaborer sachant que tes collaborateurs te feront du mal pour avancer. C’est de marcher sur une corde raide chaque jour, sachant qu’une fausse marche et tu tombes.

Galérer, c’est être dans une position où tu n’as pas de contrôle. Où ta carrière dépend des humeurs d’un patron. Où ton salaire dépend de si tu plais ou pas à quelqu’un d’autre. Où ta sécurité est une illusion.

Galérer, c’est la servitude. Parce que tu dois. Parce que tu as besoin de cela pour survivre. Et celui qui sait que tu as besoin, il a du pouvoir sur toi.

BDA et l’école de la vie dure

Ma première galère, c’était à BDA. Une compagnie. Pas une grande compagnie. Pas une startup cool. Juste une compagnie où il fallait travailler, où il fallait montrer qu’on était capable, où le stress était constant.

Et c’est là que j’ai rencontré VieuxMomar. Un homme qui savait comment fonctionne le système. Qui savait comment naviguer sans se faire écraser. Qui avait développé, après des années, une sorte de d’armure.

Je le regardais et j’apprenais. Comment rester vigilant. Comment reconnaître qui veut ton bien et qui veut ta peau. Comment faire ton travail sans devenir un esclave du travail. Comment garder une part de toi en dehors du bureau.

Et ce qu’il m’a appris sans le dire vraiment explicitement, c’est ceci : le bureau n’est pas une famille. Ne le traite pas comme tel. Ne te sacrifie pas pour cela. Fais ton travail, fais-le bien, mais c’est tout.

C’est une leçon difficile pour quelqu’un qui vient d’où je viens. Parce que tu as été élevé à penser que la loyauté c’est une vertu. Que si tu travailles dur pour quelqu’un, ils t’aimeront. Que si tu sacrifies assez, tu seras pris en charge.

C’est un mensonge. Personne ne prend soin de toi au travail si ce n’est toi-même.

Le backstabbing comme réalité du travail

Il y a un moment que je me souviens particulièrement. Quand on m’a poignardé dans le dos. Et ce moment-là, tu comprends quelque chose. Tu comprends que le monde du travail ce n’est pas un jeu de gentlemen. C’est un jeu de survie.

Quelqu’un que tu croyais être ton allié t’a utilisé. Pour avancer. Pour se protéger lui-même. Pour améliorer sa position. Et tu réalises que tu n’avais pas vraiment une relation avec cette personne. Tu avais une transaction.

Et ça fait mal. Ça fait mal parce que ça détruit une illusion. L’illusion que si tu es bon, si tu es loyal, tu seras épargné. La réalité, c’est qu’être bon te rend vulnérable. La réalité, c’est que la loyauté n’existe que si elle est mutuellement bénéfique.

Donc tu apprends. Tu apprends à ne pas confier. Tu apprends à protéger. Tu apprends à voir le jeu pour ce qu’il est.

Et tu continues. Parce que tu dois continuer.

Jamais renoncer

Mais et voici ce qui me définit : je n’ai jamais renoncé. Même quand j’étais traité ainsi. Même quand je réalisais que ce que je pensais être une equipe était vraiment une jungle.

Parce que j’avais un objectif. Et cet objectif était plus grand que le stress, que les trahisons, que le doute.

L’objectif était simple : je ne veux jamais être dépendant de quelqu’un d’autre pour ma survie. Je ne veux jamais être dans une position où quelqu’un d’autre a du pouvoir sur moi. Je veux construire ma carrière de manière à être libre.

Et c’est pour cela que j’ai galèré. Pas juste pour le salaire. Mais pour la liberté. Pour atteindre un jour où je peux dire non sans crainte. Un jour où je peux regarder quelqu’un en face et dire : je ne te dois rien.

La clarté qui vient du temps

Et maintenant, après ces années de galère, j’arrive à quelque chose que beaucoup de gens n’arrivent jamais à obtenir : une certaine clarté. Une certaine sécurité. Un certain pouvoir.

Les headhunters m’appellent maintenant. Les gens veulent ma compétence. Et je peux dire non. Je peux refuser une proposition. Je peux chercher mieux. Parce que je n’ai plus besoin. Pas de la même manière.

Ce n’est pas la richesse. Ce n’est pas la gloire. C’est simplement l’autonomie. C’est la capacité à dire non sans que ma survie soit menacée.

Et c’est énorme. C’est absolument énorme parce que sans cela, sans cette capacité à refuser, tu n’es pas libre. Tu es juste un esclave qui se paie lui-même.

Plan de carrière : la feuille de route

Et voici ce que je veux dire à quelqu’un qui commence maintenant. À quelqu’un qui vit la galère que j’ai vécue :

Vous avez besoin d’un plan. Un plan de carrière. Pas un rêve. Un plan. Une feuille de route qui dit : voilà où je suis, voilà où je veux aller, et voilà comment je vais y arriver.

Cela ne signifie pas que le chemin sera facile. Cela signifie que vous aurez un sens de direction. Que quand les choses deviennent dures, vous pouvez regarder votre plan et vous dire : oui, cela en vaut la peine.

Et vous devez combattre pour ce plan. Pas de manière agressive. Pas de manière stupide. Mais avec intention. Avec focus. Avec la compréhension que chaque jour au travail vous rapproche ou vous éloigne de votre liberté.

La galère comme forge

Et j’appelle cela la galère qui forge. Parce que oui, c’est difficile. Oui, c’est douloureux. Oui, on perd des choses en chemin. Mais on gagne aussi quelque chose. On gagne une compréhension du monde. On gagne une force. On gagne une capacité à endurer.

Quand vous sortirez de cette galère, vous ne serez plus la même personne. Vous serez plus dure. Plus vigilante. Plus sage. Vous aurez des cicatrices. Mais ces cicatrices, elles raconteront une histoire de survie.

Et c’est cette histoire qui vous permettra de dire, un jour, en regardant quelqu’un directement dans les yeux : je ne te dois rien. Parce que j’ai gagné ma liberté.

L’appel à la persévérance

À tous ceux qui galèrent maintenant : continuez. Ce n’est pas facile. Ce ne le sera jamais. Mais il y a une fin. Et à la fin, il y a la liberté.

Galérez pour vous-mêmes. Pas pour un patron. Pas pour une compagnie. Pour vous. Pour votre autonomie. Pour votre dignité.

Et un jour, vous recevrez un appel. Un appel d’un headhunter vous proposant quelque chose que vous ne aviez pas demandé. Et vous pourrez dire non. Et ce non, ce sera plus puissant que n’importe quel oui que vous aviez dit avant.

Parce que ce non viendra de quelqu’un qui a gagné sa liberté.

— Djigane

Initialement publié sur X/Twitter le 30 juillet 2022

Djigane

Papa Djigane Cissé — Chroniqueur, observateur passionné de Dakar et de l'Afrique de l'Ouest. Life in Dakar est un espace de réflexion sur la vie urbaine, la culture, les traditions et les mutations de nos sociétés. Entrepreneur basé entre Dakar et Abidjan.

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