Protéger les Nôtres : Pour une Réforme Sans Concession
Les véritables vulnérables
Il n’y a pas beaucoup de clarté dans les questions de société. La plupart du temps, les débats se déploient dans une sorte de brouillard moral où chacun peut trouver justification à sa position. Mais il y a une clarté qui m’apparaît absolue quand je regarde la réalité sénégalaise : les seules personnes vraiment vulnérables sont les femmes et les enfants.
Pas les hommes. Pas les institutions. Pas les traditions. Les femmes et les enfants.
Et cette vulnérabilité, elle n’est pas naturelle. Elle n’est pas écrite dans nos gènes. Elle est construite, maintenue, perpétuée par des structures sociales, religieuses, légales, familiales qui ont décidé que les femmes et les enfants n’avaient pas droit aux mêmes protections que les hommes.
Et ce qui est encore pire, ce qui me met en colère vraiment profonde, c’est comment cette vulnérabilité est normalisée. Comment la violence dirigée vers les femmes et les enfants est excusée, minimisée, expliquée, justifiée.
La violence comme réalité ordinaire
Regardez ce qui se passe au Sénégal. Regardez les statistiques de violence domestique, même si elles sont sous-estimées parce que beaucoup de femmes ne rapportent pas. Regardez les enfants qui sont abusés dans les foyers, qui apprennent que quand quelqu’un est plus fort et plus en position de pouvoir, il peut vous faire mal.
Et quand une femme dénonce cet abus ? Quand un enfant parle ? Qu’arrive-t-il ? La première question n’est pas : « Comment pouvons-nous vous protéger ? » La première question est : « Qu’avez-vous fait pour le provoquer ? » Ou pire : « Comment pouvons-nous sauver la réputation de la famille ? »
La famille. Toujours la famille. Comme si maintenir la façade d’une famille était plus important que la sécurité physique et psychologique de ses membres.
Un homme bat sa femme. Et le réseau social, au lieu de le condamner, demande à la femme ce qu’elle a fait. Un père abuse de sa fille. Et on parle de comment gérer cela « discrètement » plutôt que de poursuivre l’agresseur. Un mari viole sa femme. Et personne ne l’appelle viol, parce que c’est « dans les droits maritaux ».
C’est une violence systématique, légalisée, religieusement sanctionnée, socialement acceptée.
Les excuses des perpétrateurs
Et les excuses ? Les excuses sont partout. « Il a frappé sa femme, mais c’est parce qu’il était stressé au travail. » « Il a abusé de l’enfant, mais c’est parce qu’il a grandi sans limite. » « Il a violé, mais c’est parce que les femmes le provoquaient. »
Les excuses sont infinies. Et ce qui est particulièrement toxique, c’est que la société accepte ces excuses. Elle les utilise pour moduler la punition. « Oui, ce qu’il a fait c’est mal, mais considérons aussi ses circonstances. » Comme si les circonstances d’un agresseur sont plus importantes que le trauma d’une victime.
Pendant ce temps, les femmes et les enfants ne reçoivent jamais le bénéfice du doute. Un enfant qui crie n’est pas traumatisé, il est « insupportable ». Une femme qui refuse de dormir avec son mari agresseur n’est pas traumatisée, elle est « égoïste ». Une fille qui dénonce son père n’est pas courageuse, elle est « une traîtresse de sa famille ».
L’absence de justice
Et où est l’État dans tout cela ? Où est le système judiciaire ? Où est la police qui est censée protéger les citoyens ?
Ils sont absent, ou pire, ils sont du côté des agresseurs. Un mari peut amener sa femme au poste de police en la qualifiant de « insubordonnée », et la police l’incarcerait. Un enfant qui dénonce son père au tribunal verra cette cour soutenir le droit « traditionnel » du père à discipliner.
Et puis il y a les lois. Le code de la famille sénégalais qui garantit à un mari le droit de « corriger » sa femme. Les régimes matrimoniaux qui traitent les femmes comme des propriétés. Les lois sur l’héritage qui donnent moins aux femmes. Les lois sur la garde qui présument que les enfants appartiennent au père.
Ces lois ne sont pas neutres. Ce ne sont pas des documents administratifs froids. Ce sont des armes. Des armes légales utilisées contre les femmes et les enfants.
Registre des criminels, résidences contrôlées
Et qu’est-ce qu’il faudrait vraiment ? Qu’est-ce qu’une véritable protection ressemblerait-elle ?
D’abord : un registre des criminels. Un registre des personnes condamnées pour violence, pour abus, pour viol. Pas secret. Public. Transparent. Parce que si vous avez commis violence contre une femme ou un enfant, la société a le droit de savoir qui vous êtes.
Et ce registre n’est pas une suggestion. C’est une nécessité. Combien de femmes se remarient à un homme sans savoir qu’il a battu sa première femme ? Combien d’enfants sont confiés à un oncle sans savoir qu’il a des antécédents d’abus ?
Deuxième : des restrictions de résidence. Si vous avez perpétré violence contre quelqu’un, vous ne devez pas avoir le droit de vivre à proximité de votre victime. Pas par « compassion ». Pas par « réconciliation forcée ». Par protection.
Si un mari a violé sa femme, il ne devrait pas être en autorisation de vivre dans la même maison qu’elle. Si un père a abusé de son enfant, il ne devrait pas avoir accès à cet enfant.
Ce n’est pas de la cruauté. C’est de la protection basique.
Réformer le code de la famille
Mais avant tout cela, il faut réformer le code de la famille. Entièrement. Sans concession. Sans compromis pour « préserver les traditions ».
Les traditions qui sacrifient les femmes et les enfants ne méritent pas d’être préservées. Elles méritent d’être abandonnées.
Le code de la famille sénégalais doit être refondu pour reconnaître que les femmes sont des personnes légales complètes avec les mêmes droits que les hommes. Que les enfants ont des droits inaliénables à la sécurité, à l’éducation, à une vie sans abus. Que le mariage n’est pas une transaction, c’est un contrat entre égaux.
Cela signifie : égalité devant la loi concernant la propriété. Égalité dans les droits de garde. Égalité dans l’héritage. Égalité dans la capacité à divorcer sans cause justifiée.
Et cela signifie aussi : criminaliser le viol conjugal. Criminaliser la violence domestique de manière non-discrétionnaire. Enlever aux hommes le droit légal de « corriger » leurs épouses.
L’État doit prendre ses responsabilités
Mais qui va faire cela ? Qui va avoir le courage politique de dire que 50% de la population sénégalaise mérite protection ?
C’est l’État. C’est le gouvernement. C’est les législateurs. Parce qu’un gouvernement qui ne protège pas les plus vulnérables n’est pas un gouvernement—c’est une conspiration.
Et oui, je sais que cela va être impopulaire auprès de certains. Je sais que beaucoup d’hommes verront cela comme une menace. Je sais que certains religieux vont le combattre au nom de la tradition.
Mais vous savez quoi ? Leur inconfort est moins important que la sécurité des femmes et des enfants.
Quand un enfant peut apprendre à l’école sans craindre de revenir à une maison où il sera abusé, quand une femme peut parler sans craindre une correction, quand une personne peut quitter une situation d’abus sans être déclarée criminelle—c’est quand on pourra dire qu’on a un État qui fonctionne.
L’appel à l’action
Je fais appel à chaque citoyen sénégalais qui croit en la justice, en la dignité humaine, en la protection des faibles : il est temps de demander la réforme du code de la famille. Il est temps de demander un registre des agresseurs. Il est temps de demander la responsabilité de l’État.
Et à l’État sénégalais : il est temps de prouver que vous croyez en la République. Que vous croyez que tout citoyen, femme ou enfant, mérite protection. Que vous croyez que l’honneur d’une famille ne vaut pas le silence sur l’abus.
C’est un moment de décision. Ou nous construisons une véritable justice, ou nous continuons à accepter que la violence soit un outil normal de contrôle social.
Je choisis la justice. J’espère que vous aussi.
— Djigane
Initialement publié sur X/Twitter le 24 mai 2024



