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Ô Pays, Mon Beau Peuple : Quand le Sénégal Perd Ses Repères

Le spectacle de la vertu

Il existe une maladie particulière qui affecte les sociétés en transition. C’est quand les anciens repères s’effondrent, mais qu’on ne sait pas encore quels nouveaux les remplacer. C’est quand on vit simultanément selon deux systèmes de valeurs contradictoires, et qu’on développe une double conscience pour survivre sans s’écrouler sous le poids du conflit.

C’est exactement ce qui se passe au Sénégal depuis des décennies. Nous regardons autour de nous et nous voyons une nation qui cherche frénétiquement à se valider. Non pas auprès d’elle-même, mais auprès d’une abstraction appelée le « monde extérieur ». Nous construisons nos vies en fonction de comment nous pensons qu’on nous voit. Et dans ce processus, nous avons perdu le regard du dedans.

Regardez une quelconque cérémonie au Sénégal—un mariage, un baptême, un Magal. Regardez comment on vêt les enfants, comment on agence les maisons, comment on pose pour les photos. Cela n’a rien à voir avec la joie authentique ou la célébration. C’est une mise en scène, une affirmation : « Voyez comment je suis respectable. Voyez comme ma vie est en ordre. Voyez comme je respecte la tradition. »

Mais qui regarde vraiment ? Et qu’est-ce que cela signifie quand ce regard externe est plus important que ce qu’on ressent intérieurement ?

La rupture générationnelle

Nos parents avaient des repères. Peut-être les trouvaient-ils étouffants. Peut-être rêvaient-ils en secret de liberté. Mais au moins savaient-ils ce qu’ils étaient censés être, ce qu’on attendait d’eux, quels étaient les règles du jeu. Et ces repères, ils ont essayé de les transmettre.

Sauf qu’ils l’ont fait mal. Ou plutôt, ils l’ont fait en survivant plutôt qu’en vivant.

Ils nous ont dit : « Sois respectueux. » Mais ils nous ont montré comment trahir leurs amis. Ils nous ont dit : « Sois honnête. » Mais ils nous ont expliqué comment contourner les règles. Ils nous ont dit : « Sois fidèle. » Mais nous avons entendu des histoires de secrets, de liaisons, d’enfants de la shame. Ils nous ont dit : « Crains Dieu. » Mais ils nous ont montré comment utiliser Dieu pour justifier n’importe quelle action.

Et nous, les enfants, nous avons regardé cet écart entre le discours et la pratique, et nous avons commencé à chercher ailleurs nos propres repères. Nous avons regardé vers l’extérieur. Vers la télévision. Vers Internet. Vers le modèle occidental qui nous disait que nous pouvions être différents, que nous pouvions être libres, que nous pouvions rejeter les chaînes ancestrales.

Sauf que liberté et abandon de repères, ce n’est pas la même chose.

L’écroulement des valeurs

Et voilà où nous sommes maintenant. Une génération—ma génération—qui ne sait plus trop en quoi croire. Pas totalement convaincue par les anciennes valeurs, parce que nous avons vu comment elles étaient appliquées sélectivement. Pas totalement convaincue par les nouvelles, parce qu’elles semblent superficielles, importées, vides de sens.

Donc nous improvisons. Nous prenons un peu d’ici, un peu de là, et nous construisons une morale à la carte qui nous arrange. Et quand cette morale nous convient, nous la brandissons comme étendard. Quand elle nous incommode, nous l’oublions discrètement.

Combien de pères qui battent leurs enfants au nom de la discipline se scandalisent si quelqu’un ose toucher à leurs droits parentaux ? Combien de mères qui ont humilié leurs filles pour des questions de pureté acceptent la dépravation de leurs fils comme naturelle ? Combien d’hommes qui vomissent le mensonge trompent leurs femmes sans vergogne ? Combien de femmes qui condamnent l’infidélité acceptent les coups en silence ?

Nous vivons dans une hypocrisie systématique, et la pire partie, c’est qu’on la tolère.

Le jugement comme arme

Ce qui est particulièrement vicieux, c’est comment on utilise le jugement des autres pour maintenir cette hypocrisie. On regarde l’autre personne en train de faire exactement ce qu’on fait soi-même, et on la condamne. Pourquoi ? Parce que juger est plus facile que de se regarder en face.

« Cette fille a couché avant le mariage ! » crie la mère à la fille, tout en ignorant que son propre mari avait une maîtresse avant qu’elle le l’épouse. « Cet homme boit trop ! » dit le voisin, sans mentionner sa propre bouteille cachée. « Ces jeunes ne respectent rien ! » déclare le vieillard, qui a passé sa vie à esquiver les responsabilités.

Le jugement devient une armure. Tant qu’on pointe du doigt l’autre, on n’a pas à se confronter à soi-même. Tant qu’on maintient l’apparence de vertue, on pense être protégé de la responsabilité morale.

Mais la vérité, c’est que nous ne sommes pas mieux. Nous sommes juste plus prudents dans nos péchés. Nous sommes juste plus habiles à cacher. Nous sommes juste plus convaincants dans nos mensonges.

L’incapacité à assumer sa propre transformation

Ce qui blesse vraiment, ce qui me met en colère en observant mon peuple, c’est cette incapacité collective à dire simplement : « Oui, nous avons changé. Non, ce n’est pas par méchanceté. Nous avons simplement évolué, et c’est correct. »

Au lieu de cela, nous prétendons. Nous disons que nous sommes restés fidèles aux valeurs de nos ancêtres, tout en vivant une vie radicalement différente. Nous maintenons les apparences, nous honorons les formes, mais nous abandonnons la substance. Et nous appelons cela tradition.

C’est insultant pour nos ancêtres qui, du moins, avaient le courage de vivre selon leurs convictions. Et c’est nocif pour nous-mêmes, qui vivons dans ce constant conflit entre qui nous sommes censés être et qui nous sommes réellement.

Une société en mutation a le droit de dit : « Voilà, nous changeons. Voilà, ces anciens repères ne nous conviennent plus. Voilà, nous en cherchons de nouveaux. » C’est honnête. C’est courageux. C’est le début d’une transformation réelle.

Mais un peuple qui change tout en prétendant ne rien changer ? Qui vit une contradiction totale ? C’est un peuple qui n’a pas les outils pour penser son propre changement. C’est un peuple qui souffre de schizophrénie collective.

Quand la façade craque

Et petit à petit, la façade craque. Les enfants de ceux qui prêchaient la fidélité découvrent des demi-frères dans le quartier. Les filles qu’on voulait garder pures pour le mariage prennent leurs propres décisions. Les fils qu’on croyait ambitieux et sérieux deviennent des rues voleurs. Les maris modèles se sauvent avec les servantes. Les épouses exemplaires empoisonnent la soupe.

Chacune de ces fissures dans la façade est une occasion. Une occasion de se dire : « Peut-être qu’il est temps d’être honnête. Peut-être qu’il est temps de reconnaître ce qui se passe réellement. Peut-être qu’il est temps de construire quelque chose de nouveau sur des fondations honnêtes. »

Mais non. Nous la réparons, cette façade. Nous rajoutons de la peinture. Nous avons encore plus fort que avant : « Cela n’existe pas. Cela n’est pas nous. Nous sommes une nation de vertus. » Et nous continuons, étouffés par nos propres mensonges.

L’appel à la conscience

Le Sénégal que j’aime, celui du poète Senghor, celui des anciens griots qui racontaient les vérités dures sans ciller, celui des sages qui disaient « la vérité lave le cœur »—ce Sénégal-là mérite mieux qu’une hypocrisie collective.

Nous méritous un peuple qui se regarde en face et qui dit : « Voilà ce que nous sommes. Voilà d’où nous venons. Voilà où nous allons. Et c’est ok de ne pas savoir exactement à quoi cela ressemblera, parce que au moins ce sera vrai. »

Jusqu’à ce que nous ayons ce courage, nous resterons perdus. Pas géographiquement—nous savons où est le Sénégal. Mais moralement. Nous saurons juste que quelque chose nous manque, que quelque chose fait mal, que nous vivons une mensonge perpétuel, et nous rechercherons cette douleur par tous les moyens possibles—l’alcool, la drogue, l’infidélité, la rage—parce que c’est plus facile que de regarder la vérité.

Ô pays, mon beau peuple. Quand comprendrons-nous que nos repères ne se retrouvent pas en regardant dehors ? Quand comprendrons-nous que la vraie tradition, c’est l’honnêteté ? Qu’en est-il de nous ?

— Djigane

Initialement publié sur X/Twitter le 26 février 2018

Djigane

Papa Djigane Cissé — Chroniqueur, observateur passionné de Dakar et de l'Afrique de l'Ouest. Life in Dakar est un espace de réflexion sur la vie urbaine, la culture, les traditions et les mutations de nos sociétés. Entrepreneur basé entre Dakar et Abidjan.

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