Xam Sa Wareef

Lébou, Cissé, Sénégalais : L’Identité au-delà des Étiquettes

Un Noël sans frontières

Ce Noël, j’ai pensé à l’unicité du Sénégal. Pas en tant que concept politique ou administrative. En tant qu’humanité. En tant que façon de vivre ensemble qui n’existe presque nulle part ailleurs.

J’ai des parents chrétiens. J’ai des parents musulmans. J’ai la famille étendue des deux côtés, et chacun vit sa foi avec sincérité, avec profondeur, et sans jamais demander à l’autre de renier la sienne. Pendant le Noël, les musulmans de ma famille sont contents. Pendant la Tabaski, les chrétiens sont heureux. Pendant la Nuit du Destin, c’est la jubilation collectif.

C’est quelque chose d’extraordinaire que beaucoup de pays enviait au Sénégal et qui nous-mêmes ignorons souvent.

Et cela va même au-delà de la religion. Regardez les noms sénégalais. Regardez un carnet d’adresse. Vous trouverez un « Muhammad » qui est peut-être chrétien. Un « Jean-Paul » qui est peut-être musulman. Des noms qui traversent les frontières religieuses parce que les gens ne se sont jamais vraiment préoccupé de fixer l’identité à travers des noms.

En Occident, on pense que vous êtes ce que votre nom dit que vous êtes. Au Sénégal, on sait que vous êtes ce que vous décidez d’être.

Le Lébou en moi, le Cissé dans mes gènes

Mais au-delà des religions, il y a les ethnies. Et c’est là que je veux vraiment parler.

Je suis Lébou. À 100%. Pas métaphoriquement. Pas culturellement de manière diluée. Je suis Lébou par ma mère, par mes racines, par ma compréhension du monde qui vient des traditions Lébou.

Mais mon nom, c’est Cissé. Un nom Manding, un nom qui vient de très loin, d’une route qui a commencé probablement en Guinée, qui a traversé le Mali, qui a fini ici, à Dakar, dans les veines d’une famille Lébou.

Et cela n’est pas une contradiction. Ce n’est pas une confusion. C’est la réalité sénégalaise. C’est comment nous vivons.

Il y a beaucoup de personnes qui pourraient se demander : comment je peux être à la fois Lébou et avoir un nom Cissé ? Comment ces deux identités coexistent sans conflit ? Et c’est parce que au Sénégal, nous avons compris quelque chose que beaucoup de sociétés n’ont pas compris : que l’identité n’est pas binaire. Que vous ne devez pas choisir.

Les racines qui traversent les mers

Être Lébou, c’est être connecté à une histoire maritime, à une culture de navigation, à une manière particulière de comprendre le monde. Les Lébous ont une relation unique avec l’eau, avec Dakar, avec l’île de Gorée. Nous avons des traditions, des savoirs, une perspective.

Mais être Lébou ne signifie pas que je dois rejeter les traditions qui m’arrivent par mon nom. Cissé n’est pas une étiquette honnisse. C’est une connexion. C’est une part de mon histoire qui vient de très loin.

Les routes de la transmission se croisent. Une fille d’une famille Cissé a probablement épousé un homme Lébou. Peut-être était-ce par amour. Peut-être par alliance. Peu importe. Cette union a créé quelque chose de nouveau : un enfant qui porte les deux histoires.

Et c’est cela, le Sénégal. C’est une nation construite par des unions de peuples, par des migrations anciennes, par des alliances qui ont créé une tapisserie où chaque fil vient d’ailleurs.

Gorée était une porte. Les gens sont arrivés là, se sont installés, se sont mélangés. Dakar a grandi. Et aujourd’hui, vous avez une ville où quelqu’un porte le nom d’une ethnie et les racines culturelles d’une autre, et cela ne pose problème à personne.

Sauf quand on essaie de nous diviser selon ses propres catégories.

La fierté d’une identité plurielle

Ce qui me plaît le plus dans ma propre identité, c’est qu’elle n’est pas simple. Je ne suis pas un Cissé qui a oublié ses racines Lébou. Je ne suis pas un Lébou qui nie les traditions qui m’arrivent par mon nom. Je suis les deux, sans aucun conflit véritable.

Et je crois que cela est l’avenir du Sénégal. Pas un Sénégal où tout le monde est la même chose. Pas un Sénégal où chacun reste rigidement dans sa boîte ethnique ou religieuse. Mais un Sénégal où l’identité est fluide, inclusive, múltiple.

Où un « Christian » peut être musulman de nom et chrétien d’âme sans qu’on lui demande d’expliquer. Où un Cissé peut être Lébou de cœur et ne pas sentir qu’il trahit ses ancêtres. Où les religions coexistent non par tolérance forcée, mais par acceptation véritable que personne n’a jamais demandé votre permission pour croire ce que vous croyez.

C’est une force. C’est un pouvoir. C’est quelque chose que les nationalismes rigides, que les religions dogmatiques, que les idéologies qui demandent une pureté absolue ne peuvent pas comprendre.

L’appel à rester fidèle à nous-mêmes

Et donc, ce Noël, ce Ramadan, cette Tabaski, quand les Sénégalais se réunissent pour célébrer—pas un jour religieux, mais un jour familial—je veux honorer cela.

Je veux honorer le Sénégal qui a dit : la religion c’est entre vous et Dieu, mais la communauté, c’est pour tout le monde. Je veux honorer les ancêtres qui se sont mélangés sans peur de perdre leur identité.

Je veux honorer les noms qui traversent les frontières, les familles qui accueillent les enfants peu importe leur père, les villages où tout le monde mange ensemble pendant les fêtes.

C’est fragile. Je sais que c’est fragile. Il y a des forces qui veulent nous diviser. Il y a des politiciens qui voudraient nous mettre les uns contre les autres selon des lignes religieuses ou ethniques. Il y a des religions extrémistes qui disent que vous ne pouvez pas célébrer avec quelqu’un d’une autre foi.

Mais si nous restons fidèles à ce qui nous défini vraiment—pas nos noms, pas nos étiquettes, mais notre cœur sénégalais—nous pouvons résister.

Lébou, Cissé, Sénégalais

Alors je me dis : je suis Lébou. Je porte cela avec fierté. Je comprends mon histoire maritime, ma connexion avec ces rues de Dakar que mes ancêtres ont fondées. Je respecte les traditions qui m’y attachent.

Et je suis aussi Cissé. Par mon nom, par les gènes qui viennent de loin, par l’histoire que ce nom porte. Je ne peux pas rejeter cela sans me rejeter moi-même.

Mais surtout, je suis sénégalais. Et c’est là où réside la vraie identité. C’est dans cette capacité à être multiple, à accepter que les autres aussi sont multiples, et à vivre ensemble sans demander une pureté qui n’a jamais existé.

Le jour où nous oublions cela, le jour où nous demandons à quelqu’un de choisir entre ses racines, entre ses religions, entre ses identités—ce jour-là, nous perdons ce qui nous rend exceptionnels.

Restons vigilants. Restons fidèles. Restons sénégalais.

— Djigane

Initialement publié sur X/Twitter les 24 décembre 2021 et 19 décembre 2018

Djigane

Papa Djigane Cissé — Chroniqueur, observateur passionné de Dakar et de l'Afrique de l'Ouest. Life in Dakar est un espace de réflexion sur la vie urbaine, la culture, les traditions et les mutations de nos sociétés. Entrepreneur basé entre Dakar et Abidjan.

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