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Du Chef au Président : Les Chaînes de la Servitude Politique au Sénégal

La République qui n’a jamais vraiment existé

Le Sénégal est formellement une République. Sur le papier, dans la Constitution, dans les symboles, c’est une démocratie républicaine. Le peuple est souverain. Les institutions sont supposées être plus puissantes que les individus. La loi est censée régner.

Sauf que personne n’a vraiment cru à cela. Pas viscéralement. Et certes pas culturellement.

Regardez comment nous vivons nos rapports au pouvoir. Regardez comment nous regardons nos figures d’autorité. Regardez comment nous parlons de nos présidents, de nos maires, de nos ministres, de nos patrons. Ce n’est pas le langage d’une République. C’est le langage du culte. C’est le langage de l’adulation. C’est le langage de personnes qui se sont décidées, très tôt et très profondément, qu’ils ne sont pas égaux à leurs dirigeants.

Et voilà le paradoxe sénégalais : nous avons une constitution républicaine. Mais nous avons un psyche féodal. Nous nous governons avec des institutions modernes. Mais nous pensons selon des hiérarchies anciens.

La malédiction du chef de village

Je crois que cela vient du profond. De très profond. Du temps des chefs de village, de ces hommes qui concentraient le pouvoir spirituel et temporel, qui parlaient à Dieu, qui décidaient de la vie et de la mort, et qui jouissaient d’une adulation qui était à la fois peur, respect, et soumission.

Ce modèle du chef—c’est celui-là qui habite encore notre inconscient collectif. Même quand nous élisons un président, nous ne l’élisons pas vraiment comme un égal qui va temporairement servir de gestionnaire des affaires publiques. Nous l’élisons comme un chef. Nous cherchons en lui une figure paternelle, un sage, quelqu’un qui connaît mieux que nous, qui peut décider pour nous.

Et pire : nous le sanctifions. Nous avons besoin de croire que ce chef est spécial, différent, presque divin. Parce que si nous acceptons qu’il est juste un homme—un homme avec des faiblesses, des limites, des défauts—alors nous devons accepter que nous sommes égaux à lui. Et cela, ce ne nous l’avons pas appris à tolérer.

L’intuitu personae qui asservit

Le Sénégal fonctionne beaucoup sur ce qu’on appelle « intuitu personae »—c’est-à-dire que les relations, les alliances, les pouvoirs dépendent de la personne spécifique qui détient l’autorité, pas de sa position. Un maire peut changer les règles du jeu parce que c’est lui. Un président peut ignorer les institutions parce que c’est lui. Pas parce que la position l’autorise, mais parce que c’est cet homme spécifique, et cet homme spécifique a une autorité naturelle qui dépasse les structures.

Et nous, nous acceptons cela. Nous y attendons. Nous même l’espérons. Nous espérons que notre chef sera assez puissant pour contourner la loi en notre faveur, pour nous donner des faveurs, pour nous reconnaître. Nous ne voulons pas d’un République juste qui applique les mêmes règles à tous. Nous voulons d’un chef qui nous protège, qui nous choisit, qui nous met en avant parce qu’il nous aime.

C’est l’essence de la servitude volontaire. C’est avoir intériorisé que vous ne méritez pas une égalité abstraite, mais plutôt une place dans la hiérarchie, une place que seul le chef peut vous accorder.

Et tant qu’on fonctionne sur ce système, tant qu’on cherche un chef plutôt qu’une République, nous restons asservis.

L’adulation qui détruit

Je vois cette dynamique chaque jour au Sénégal. Les gens qui regardent un politicien avec des yeux de dévotieux. Qui rient à ses blagues même quand elles ne sont pas drôles. Qui acceptent ses mensonges parce que c’est lui qui les dit. Qui s’habillent en son honneur, qui dépensent des fortunes en fêtes pour le célébrer, qui sacrifient leur dignité et leur bien-être juste pour l’opportunité de lui serrer la main.

Et le politicien, bien sûr, adore cela. Pourquoi ferait-il de vraies réformes ? Pourquoi changerait-il le système si le système le divinise ? Il reçoit l’adulation, le respect, l’argent, le pouvoir—tout ce que le chef de village recevait autrefois. Et nous, nous restons ici à le servir.

C’est un système remarquablement efficace si vous êtes au sommet. C’est un système terrifiant si vous avez besoin d’une République.

La capacité à détruire ceux qu’on a couronnés

Et voici ce qui est particulièrement intéressant : la même capacité à couronner quelqu’un en tant que chef-dieu nous donne aussi la capacité à les détruire avec la même intensité. Parce que leur autorité vient pas de l’institution—elle vient de nous. De notre consentement, de notre adulation. Et quand nous retirons ce consentement, ils n’ont rien.

Regardez Léopold Sédar Senghor. Le poète-président. L’homme qui a posé les fondations du Sénégal moderne. Combien de gens se prosternaient devant lui, voyaient en lui un génie ? Et puis, à la fin de sa vie, combien de gens riaient de ses faiblesses, le reniaient, le traitaient comme un dieu déchu ?

Regardez Abdoulaye Wade. L’homme qu’on avait élu comme sauveur. L’ingénieur qui allait transformer le pays. Et puis, les mêmes gens qui l’avaient adoré le chantaient dans les rues, demandaient son départ, le punissaient pour n’avoir pas été le leader parfait qu’ils imaginaient.

C’est cela qu’arrive quand on élève quelqu’un au-delà du humain : on lui rend impossible de réussir. Et dès le moment où il déçoit—et il décevra, parce qu’il est humain—la chute est vertigineuse.

Le cycle sans fin

Et puis, ce qui arrive, c’est que nous cherchons un nouveau chef. Parce que nous apprenons pas la leçon. Nous pensons que le problème c’était le chef spécifique, pas le système. Nous pensons que le prochain sera mieux, plus sage, plus proche de nous, plus digne de notre adulation.

Et le cycle recommence.

Pendant ce temps, la République n’existe que de nom. Les institutions restent faibles parce qu’elles sont supposées être servir le chef, pas le peuple. Les lois restent flexibles parce qu’elles doivent s’adapter à la volonté du chef. Les droits restent précaires parce qu’ils dépendent de si le chef décide de vous reconnaître.

C’est un système conçu pour maintenir nous en permanence dans un état de dépendance, de crainte, d’espoir.

Vers une véritable République

Ce qui nous manque vraiment au Sénégal, ce n’est pas un meilleur chef. C’est une République. C’est une acceptation radicale et viscérale que tous les hommes sont égaux. Que le président est juste un homme. Qu’il ne parle pas à Dieu. Qu’il ne nous sauve pas. Qu’il ne mérite pas notre adulation.

Ce qu’il mérite, c’est notre surveillance. Notre critiques. Notre demande de responsabilité.

Et ce que nous méritous, ce n’est pas de chercher une figure paternelle pour nous protéger. C’est d’accepter notre propre responsabilité pour notre avenir. C’est de construire des institutions qui sont plus puissantes que n’importe quel individu. C’est de vivre en tant qu’adultes, pas en tant que sujets.

Mais avant cela, il faudrait que nous acceptions le deuil. Que nous acceptions que le chef dont nous avons rêvé n’arrive jamais. Que nous acceptions que le salut individuel n’est pas une option politique. Que nous grandissions.

Et je ne suis pas sûr que nous avons la maturité collective pour cela.

— Djigane

Initialement publié sur X/Twitter le 29 décembre 2022

Djigane

Papa Djigane Cissé — Chroniqueur, observateur passionné de Dakar et de l'Afrique de l'Ouest. Life in Dakar est un espace de réflexion sur la vie urbaine, la culture, les traditions et les mutations de nos sociétés. Entrepreneur basé entre Dakar et Abidjan.

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