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Homo Senegalensis : Satire d’une Évolution Politique Inachevée

Preface : Une leçon de paléontologie politique

Il existe au Musée de Dakar un crâne ancien. Un crâne qu’on nous montrait à l’école. Un crâne supposément primitif, utilisé pour nous enseigner la théorie de l’évolution. Regardez, on nous disait, voilà comment l’homme a évolué. Regardez le crâne primitif, regardez comme le nôtre est plus développé.

J’ai pensé à ce crâne dernièrement en observant l’évolution politique sénégalaise. Et je me suis demandé : avons-nous vraiment évolué ? Ou sommes-nous juste devenus plus habiles à déguiser la même primitivité ?

Voilà ma théorie : il n’y a pas eu d’évolution chez le Sénégalais politique. Il y a juste eu une succession de mutations cosmétiques. Nous changeons les habits, les slogans, les promesses. Mais le crâne dessous ? Le crâne reste le même.

Senghor et l’époque du poète-roi

D’abord il y a eu Senghor. L’Homo Senghorius. C’était un poète. Donc naturellement, on pensait qu’il allait nous créer une nation basée sur la poésie, la culture, l’âme africaine.

Au lieu de cela, il a créé un État-parti. Un système où voter c’était une formalité, où le président était quasi-divin, où la dissidence était impossible. Mais c’était acceptable parce que Senghor parlait bien. Parce qu’il faisait de beaux discours. Parce qu’on lui pardonnait tout parce qu’il avait un accent français sophistiqué et qu’il citait les anciens philosophes.

L’Homo Senghorius croyait en un homme providential. Un homme qui pensait pour le peuple. C’était un régime autocratique emballé dans un langage humaniste.

Wade et l’Homo Emergentis

Puis est venu Wade. Et avec lui, une nouvelle sous-espèce : l’Homo Emergentis. C’était un ingénieur ! Donc il allait construire une nation basée sur la rationalité, la technologie, la modernité.

Au lieu de cela, il a donné naissance à un populisme de façade. Il allait émerger le Sénégal, disait-il. Avec son pont, sa grande mosquée, ses projets. Les Sénégalais ont cru. Les Sénégalais ont voté.

Et ensuite, même une fois sortis du pouvoir, regardez comme les Sénégalais ont continué à attendre quelque chose de lui. À le considérer comme un leader potentiel. À écouter ses déclarations. L’Homo Emergentis avait créé une dépendance émotionnelle. Le peuple attendait toujours le miracle qu’il avait promis.

C’était un régime qui promettait le progrès par l’héroïsme d’un seul homme.

Macky et l’Homo Apérthalensis

Puis est venu Macky. Et une nouvelle mutation : l’Homo Apérthalensis. « Ouverture » était son slogan. Ouverture du Sénégal au monde. Ouverture de l’économie. Ouverture… de tout, sauf du système politique, qu’il a progressivement recontruisit à son image.

L’Homo Apérthalensis croyait à la façade. Tout devait faire penser qu’il y avait du changement, du progrès, de la modernité. Pendant ce temps, les institutions restaient aussi faibles qu’avant, le président restait aussi puissant qu’avant, et le peuple restait aussi exclu des vraies décisions qu’avant.

C’était l’apothéose du performatif en politique. Tout était théâtre. Le développement était une mise en scène. Le progrès était une illusion.

NTS et l’Homo Pastefensis

Et puis il y a eu NTS. Et une nouvelle sous-espèce qui n’avait rien de nouveau : l’Homo Pastefensis. Le régime des pâtes. Des promesses pâteuses qui ne tenaient pas au soleil. Des slogans qui se dissolvaient dans l’eau.

L’Homo Pastefensis croyait qu’il suffisait d’être jeune pour être révolutionnaire. Qu’il suffisait d’avoir un look différent pour avoir une politique différente. Mais regarde, regardez vraiment, et tu vois que rien n’a changé. Les institutions restent aussi pourries. Le peuple est aussi exclu. La seule différence : c’est maintenant un jeune homme qui siège à la place du vieux.

Le véritable diagnostic

Ce qui frappe vraiment, c’est que nous avons eu une « alternance ». Deux changements de régime. Et pourtant, essentiellement, rien n’a changé. Le système reste le même. La conception du pouvoir reste la même : un homme au sommet, une nation à ses pieds, des institutions qui existent pour le servir, pas pour servir le peuple.

Les politologues appellent cela l’alternance. Moi, j’appelle cela la réorganisation des chaises autour de la même table pourrie.

Et pourquoi ? Pourquoi sommes-nous incapables d’évoluer vraiment ? Pourquoi chaque nouveau leader apporte la même fondamentalement, malgré des promesses de changement radicale ?

Parce que les Sénégalais ne considèrent pas les politiciens comme des Homo Sapiens. Nous les considérons comme des dieux. Nous attendons d’eux qu’ils nous sauvent. Et un dieu qui vous sauve ne peut jamais vous être égal.

Tant que nous continuons à penser que la politique, c’est un homme qui pense pour nous, la seule chose qui change c’est l’homme. Le système, lui, reste intouché.

La théorie du petit crâne

Et voilà le diagnostic final. Le crâne de cet Homo Senegalensis, il est petit. Il y a de la place pour un seul homme. Pour ses idées. Pour son ego. Pour sa vision. Pas de place pour les institutions. Pas de place pour les citoyens. Pas de place pour la démocratie.

Les politiciens sénégalais, ils ne viennent pas pour renforcer les institutions. Ils viennent pour les affaiblir davantage, pour que tout le pouvoir converge vers la présidence, vers l’homme.

Et les citoyens sénégalais ? Nous sommes trop occupés avec la survie quotidienne. Chercher à manger. Chercher du travail. Chercher un peu de dignité dans un système qui ne nous la donne pas. Nous n’avons pas le temps, pas l’énergie, de challenger vraiment le système.

Donc nous votons. Nous espérons. Nous plaçons notre confiance dans un homme. Et quand cet homme déçoit, nous cherchons un autre homme.

L’appel à une véritable évolution

Ce qui manque au Sénégal, ce n’est pas un meilleur politicien. C’est une évolution du citoyen sénégalais. C’est nous qui devons développer notre crâne intellectuellement, collectivement, pour refuser ce système.

Quand on voudra nous dire qu’un seul homme peut penser pour nous, il faut qu’on dise non. Quand on attendra que le président résolve tous les problèmes, il faut qu’on dise : c’est l’État qu’on a besoin, pas un roi. Quand les politiciens nous demandent notre vote en échange de promesses, il faut qu’on demande des institutions fortes et des droits garantis.

C’est ça, l’évolution. Ce n’est pas le politicien qui change. C’est le citoyen qui arrête d’accepter la même merde sous des emballages différents.

Jusqu’à ce jour, je crains que l’Homo Senegalensis restera ce qu’il est : une créature brillante mais spirituellement asservie, attendant qu’un Dieu en costume de président descende du ciel et lui dise comment vivre.

Et dans les murs du musée, ce petit crâne sourira silencieusement. Parce que après tout, nous n’avons pas vraiment évolué. Nous avons juste appris à prétendre.

— Djigane

Initialement publié sur X/Twitter le 18 janvier 2023

Djigane

Papa Djigane Cissé — Chroniqueur, observateur passionné de Dakar et de l'Afrique de l'Ouest. Life in Dakar est un espace de réflexion sur la vie urbaine, la culture, les traditions et les mutations de nos sociétés. Entrepreneur basé entre Dakar et Abidjan.

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