DU CIEL, LA LAGUNE

« …la ville de mon cœur, Abidjan. »
Écrit un soir de février 2009, sur la route de Touba.
Je suis Lébou. Pur jus d’eau salée. Descendant de pêcheurs de Ngor, de Yoff, de Ouakam, de ceux qui affrontent l’Atlantique sur de frêles esquifs, fiers, têtus, susceptibles, et qui n’en font qu’à leur tête.
Il y a deux ans, jour pour jour, du ciel, je regardais une autre eau. Verte, immobile, patiente. Une lagune.

Je ne découvrais rien. Je revenais.
J’avais connu ce pays bien des années plus tôt, du temps où je sillonnais l’Afrique de l’Ouest pour un laboratoire pharmaceutique. J’en étais reparti avec une phrase dans la tête, que j’ai fini par écrire noir sur blanc : il faut vite que je retourne au Pays. Quinze ans plus tard, l’avion s’est posé à Port-Bouët.
Et puis j’ai du sang ici. Des cousins germains, sénégalo-ivoiriens, une famille installée entre les deux rives depuis longtemps. Quand je venais en mission, c’est aux Deux Plateaux que je posais mes valises, chez les miens. Le corridor Dakar-Abidjan, dans ma famille, n’a jamais été une ligne sur une carte. C’était le chemin de la maison.
Ce que je ne dis jamais, c’est ce que j’ai laissé pour monter dans cet avion.
Huit ans dans une grande multinationale de l’engrais. Un poste confortable, une position solide, huit pays sous ma responsabilité, un avenir tracé. On ne quitte pas ça. On m’a débauché pour la distribution de produits phytosanitaires, un autre métier, un autre marché, un autre pays. Autour de moi, personne n’a compris. Certains me l’ont dit. D’autres ont juste pensé très fort.
Ils avaient tous raison, du point de vue de la raison.
Mais j’ai accepté ces nouveaux challenges parce que je sentais le besoin de me réinventer, ailleurs, sous d’autres cieux. À l’âge où l’on vous conseille de sécuriser, j’ai choisi de recommencer. Le confort, j’avais donné. Il ne m’apprenait plus rien.
J’ai passé ma vie à partir. Demandez à ceux qui m’ont attendu, ils vous réciteront la formule par cœur : jamais là, vient de partir, arrive bientôt. Des pays, des sociétés, des aéroports, une valise qui n’a jamais fini d’être défaite. On croit que c’est un caractère. C’est une habitude.
Abidjan est le premier endroit où j’ai posé la valise et où je ne l’ai pas reprise.
À mon arrivée, la direction générale et le personnel se montrèrent particulièrement dubitatifs. Un Sénégalais débarquait dans une entreprise dont l’ensemble des collaborateurs étaient ivoiriens. Le scepticisme, ça ne se dit pas. Ça se lit dans les regards.
On m’a expliqué, avec beaucoup de délicatesse, que je devrais forcément emprunter la fameuse « courbe d’apprentissage ». Moi qui venais pourtant d’un environnement quasi similaire. J’ai souri, j’ai remercié, et je me suis enfermé avec les chiffres. Ils m’ont appris plus vite que la délicatesse.
Puis j’ai pris la route. Huit semaines de tournée, sans discontinuer, avec mes équipes. J’ai parcouru l’intégralité de la Côte d’Ivoire par la route, et je suis allé jusqu’aux cinq frontières : le Liberia, la Guinée, le Mali, le Burkina, le Ghana.

Bonoua, Agboville, Adzopé, Yakassé-Attobrou, Abengourou, Bongouanou, Yamoussoukro, Bonon, Vavoua, Séguéla, Mankono, Katiola, Bouaké, Niakara, Korhogo, Ferkessédougou, Ouangolodougou, Boundiali, Bouna, Man, Biankouma, Guiglo, Duékoué, San Pedro. Et la liste est loin d’être complète.

Et quel pays. Il change tous les cent kilomètres. La savane et les manguiers du Nord, les montagnes et la forêt de l’Ouest, les plantations du Sud-Ouest, les lagunes du littoral. Une soixantaine de peuples, autant de langues, et chacun tient à la sienne. Dans une même rue, la mosquée et l’église. Dans une même famille, le carême et le ramadan, et tout le monde à la même table le jour de la fête. Cette tolérance-là ne se décrète pas. Elle se vit, ici, tous les jours, et beaucoup d’autres feraient bien de venir la regarder de près.

Partout, la même chose. Avant de parler affaires, on m’offrait de l’eau. Des bouteilles posées devant moi, systématiquement, chez le plus modeste comme chez le plus important. À Korhogo, l’un d’eux m’a offert des poulets. À Duékoué, un autre m’a offert des poissons. On ne recevait pas un fournisseur. On recevait un hôte.

J’ai dû en rencontrer plus de trois cents. À chacun, je laissais mon numéro de téléphone personnel, pour qu’il puisse me joindre directement.
Au grand dam de certains de mes collaborateurs, qui ne comprenaient pas qu’un « directeur » supprime ainsi la « distance » entre une « fonction » et un client. Ils avaient oublié deux choses : le client est roi, et ma fonction n’existait que grâce à lui.
Le scepticisme, lui, s’est éteint un jour précis. Je suis rentré d’une visite chez un client dormant, un compte que tout le monde avait rayé du portefeuille. J’ai posé trois chèques sur la table. Plus de soixante millions, d’un homme dont on m’avait juré qu’il ne commanderait plus jamais rien. Personne n’a plus jamais parlé du Sénégalais.
Un an plus tard, jour pour jour, on m’a confié la direction générale adjointe. Le même 1er août, deux étés de suite. J’y ai vu un signe, et j’ai continué à faire ce que je savais faire : prendre la route, et écouter.
Quelque temps après, un de nos clients de Bouaké a perdu sa mère. J’ai envoyé une délégation présenter nos condoléances au nom de l’entreprise. Ici, on vous pardonne une erreur de prix. On n’oublie jamais qui était là le jour du deuil.
D’est en ouest, du nord au sud, je découvrais un pays magnifique et un peuple magnifique. Je suis tombé amoureux des deux. La Côte d’Ivoire et les Ivoiriens sont d’une chaleur humaine extrême.
Ce pays m’a donné autant que je lui ai donné. Peut-être davantage.
Rester quelque part, quand on a passé sa vie à partir, ce n’est pas un confort. C’est un choix, et ceux que j’aime savent ce qu’il coûte.
À la fin de mon mandat, quelqu’un m’a annoncé que j’allais probablement être « obligé » de rentrer au Sénégal. Il ignorait que la décision était prise depuis mon premier jour. Je disais souvent à mes collaborateurs, en riant, qu’ils finiraient par m’enterrer en terre ivoirienne.
Le mandat s’est achevé. Je ne suis pas parti. J’ai ouvert mon cabinet ici, à Abidjan, et j’ai recommencé à faire la route, autrement.
La Côte d’Ivoire m’a accueilli comme l’un de ses fils. C’est un pays d’opportunités dans presque tous les secteurs. Un pays où les gens sont supportive quand vous lancez votre business. Un pays qui fonctionne sur la confiance plutôt que sur la méfiance à l’égard des nouveaux venus. Un pays qui respecte votre parcours et tient compte de ce que vous avez accompli ailleurs.
Deux ans plus tard, j’écris ces lignes de chez moi, à Abidjan. Bêta et Gamma couchés à mes pieds, N. en cuisine qui met la sauce graine sur le feu et le foutou banane à côté.
Je ne mange plus qu’ivoirien. (presque) tout.

Je ne suis plus en mission. Je suis chez moi.
J’y suis pour l’eau qu’on m’a offerte avant de m’acheter quoi que ce soit.
J’y suis pour les poulets de Korhogo et les poissons de Duékoué.
J’y suis pour Bouaké, et pour ce qui s’est rendu ce jour-là sans qu’un mot soit prononcé.
J’y suis pour ceux qui doutaient le premier jour et qui ont fait toute la route avec moi.
Et pour celui qui m’annonçait mon retour au Sénégal : je suis toujours là. Passe quand tu veux, il y a de l’eau.
Un Lébou d’eau salée qui a trouvé sa lagune.
Pendant deux ans, à chaque porte, on m’a dit Akwaba. Aujourd’hui, c’est moi qui le dis, de chez moi.
J’y suis, j’y reste.
AKWABA.
La phrase en exergue est tirée de DU CIEL, LE LONG CHAPELET S’ÉGRENAIT…, écrit sur la route de Touba en février 2009.
Papa Djigane Cissé, Abidjan, 29 juillet 2026.
