Xam Sa Wareef

Mon Premier Appartement : Un Matelas, une Bouilloire et la Volonté de Construire

Un matelas de 15 000 francs

Je suis entré dans mon premier appartement avec un matelas de quinze mille francs, une natte de prière, une bouilloire et un petit gaz. C’est tout. Pas de meuble. Pas d’armoire. Pas de salon. Pas de frigo. Rien.

Nous avons dormi à même le sol pendant un an.

Un an. Trois cent soixante-cinq jours à poser son dos sur un matelas posé directement sur le carrelage, dans un appartement où l’écho de nos voix rebondissait sur les murs nus. Et chaque matin, en se levant, on savait exactement pourquoi on était là. On savait que c’était le prix à payer.

Le choix qui forge

Ma mère m’avait pourtant construit un appartement complet au deuxième étage de la maison familiale. Tout était prêt. Meublé. Confortable. Prêt à accueillir son fils et sa nouvelle famille. Il suffisait de monter les escaliers.

J’ai refusé d’y habiter.

Ce n’est pas par ingratitude. Ce n’est pas par orgueil. C’est parce que j’ai compris, très tôt, que construire son foyer est un acte fondateur. C’est l’acte par lequel un homme cesse d’être le fils de quelqu’un et commence à être le père de quelqu’un. C’est l’acte par lequel tu prends le contrôle — non pas de ton destin, qui appartient à Dieu — mais de tes responsabilités. Et les responsabilités, ça ne se délègue pas. Ça ne se sous-traite pas. Ça se porte sur ses propres épaules.

Ma mère ne m’en a pas voulu. Elle a compris. Les grandes mères comprennent toujours. Elles savent que le jour où leur fils part construire ailleurs, c’est la preuve qu’elles ont réussi.

Mon père, lui, a résumé la situation à sa manière, comme seuls les pères sénégalais savent le faire : « Kou takk diabar dem sa yon, kham aduna ak lane moy nekk kilifeu. » Celui qui prend femme doit tracer son propre chemin et apprendre ce que c’est que d’être responsable. Point. Pas de discours. Pas de leçon de morale. Juste une phrase. Et dans cette phrase, tout un programme de vie.

Construire, brique après brique

Les premiers achats, je m’en souviens comme si c’était hier. Un salon acheté chez les vendeurs de Fann Hock — pas du meuble de luxe, du meuble honnête, solide, fonctionnel. L’électroménager ensuite : une TV Samsung Plano et un frigo, acquis à crédit chez CCBM — où je travaillais à l’époque. L’ironie de la chose : je vendais des appareils que je ne pouvais me permettre qu’à crédit.

La chambre à coucher, je l’ai achetée très exactement un 13 janvier. Mon ami Baye Moussa m’avait accompagné ce jour-là. Le lendemain, le 14 janvier, Maty, mon aînée, naissait. J’ai plaisanté avec sa mère en lui disant que mon enfant ne saurait dormir à même le sol.

Nous avons ri. Mais derrière ce rire, il y avait quelque chose de profond : la certitude que chaque effort, chaque privation, chaque nuit passée sur ce matelas de quinze mille francs avait un sens. Que tout cela menait quelque part. Que la dignité ne se mesure pas au mobilier, mais à la détermination de celui qui l’habite.

La facilité est un piège

J’aurais pu choisir la facilité. Rester chez mes parents. Profiter du confort construit par d’autres. Économiser de l’argent. Être tranquille. Beaucoup le font. Je ne les juge pas. Chacun son chemin.

Mais je suis convaincu d’une chose : si j’étais resté, je n’aurais pas construit ce que j’ai aujourd’hui. Alhamdoulilah.

La facilité est un piège parce qu’elle vous endort. Elle vous installe dans une zone où l’effort n’est pas nécessaire, où la douleur est absente, où le confort est garanti. Et dans cette zone, vous ne grandissez pas. Vous existez. C’est tout. Vous existez dans les murs de quelqu’un d’autre, dans le projet de quelqu’un d’autre, dans la vie de quelqu’un d’autre.

Endosser pleinement ses responsabilités — pour soi d’abord, pour son épouse ensuite, pour ses enfants surtout — c’est le premier acte de liberté d’un homme. Vous ne vivrez jamais par procuration la vie que vos parents auraient voulu vivre. Vivez votre vie. Construisez votre foyer.

Celles qui nous forgent

Je ne peux pas terminer sans dire ceci, et je le dis avec toute la force de ma conviction : si ça n’avait pas été les mères de mes enfants, je n’aurais jamais eu le courage ni la force de réaliser ce que j’ai réalisé dans ma vie. Toutes, sans exception.

On parle souvent des hommes qui construisent, qui bâtissent, qui se battent. Mais derrière chaque homme qui tient debout, il y a une femme — ou des femmes — qui l’ont porté quand il ne pouvait plus marcher. Qui ont cru en lui quand lui-même doutait. Qui ont accepté le matelas de quinze mille francs sans jamais se plaindre, parce qu’elles voyaient plus loin que le confort du moment.

God bless them.

Ce sont elles, les véritables architectes de ce que nous sommes. Et si un jour mes enfants lisent ces lignes, qu’ils sachent que leur père n’est rien sans les femmes qui l’ont accompagné. Rien du tout.

— Djigane

Initialement publié sur X/Twitter le 26 août 2020

Djigane

Papa Djigane Cissé — Chroniqueur, observateur passionné de Dakar et de l'Afrique de l'Ouest. Life in Dakar est un espace de réflexion sur la vie urbaine, la culture, les traditions et les mutations de nos sociétés. Entrepreneur basé entre Dakar et Abidjan.

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