Life In Dakar

Deux Paraboles pour un Monde Pressé

Première parabole : Les marches de la victoire

Je l’ai observée de loin d’abord. Une femme âgée, très âgée, se tenait devant les marches de l’avion. Elle ne bougeait pas. Elle regardait juste devant elle, vers ces marches qui montaient, montaient, jusqu’à disparaître dans le ciel.

On pouvait lire sur son visage chaque étape de ce qu’elle pensait. D’abord la peur. Regardez comme elle a serré la rampe. Puis la détermination. Regardez comme elle a avancé. Puis l’effort. Chaque marche était un univers. Chaque pas était une éternité.

Pour nous autres qui regardions, c’était rapide. Quelques secondes. Mais pour elle, dans cet instant où elle montait chaque marche, savez-vous comment c’était ? C’était une odyssée. C’était Sisyphe montant sa pierre, sauf que sa pierre c’était le poids de ses années, de son corps, de tout ce qu’elle avait vécu.

Et elle l’a montée. Lentement. Souffrant. Mais elle l’a montée.

En atteignant le sommet, elle a regardé derrière elle. Je l’ai vu dans ses yeux. Et pas de victoire habituelle. Pas de triomphe facile. Quelque chose de plus profond. Une reconnaissance. Une conscience que ce qu’elle venait de faire, ce n’était pas juste monter des marches. C’était se réaffirmer qu’elle existait. Qu’elle pouvait encore. Qu’elle était encore capable.

Et j’ai pensé : voilà un équivalent poétique de la vie. C’est ça, vivre. C’est monter des marches qui semblent impossibles. Chacune d’elle vous demande tout. Et après chacune, vous vous demandez si vous pouvez vraiment continuer.

Mais vous continuez. Parce que la seule alternative, c’est de s’asseoir au bas des marches et d’attendre que quelqu’un vienne vous chercher.

Deuxième parabole : L’homme et ses livres

Et puis il y a l’autre histoire. L’homme aux livres.

Il était seul. Dans une chambre, j’imagine, ou peut-être une bibliothèque. Les livres étaient partout. Des tours de papier, de savoir, de mondes autres. Et cet homme, il était assis là, avec ses lunettes cassées, et il pleurait.

Pourquoi pleurait-il ? Probablement parce qu’il lisait. Ou parce qu’il voulait lire mais ne pouvait pas—ses lunettes était cassées. Ou parce qu’il était seul. Ou parce que le poids de toute cette sagesse, de tout cet univers enfermé dans des pages, était trop lourd pour une personne seule.

En voyant cet homme, j’ai pensé à ce qu’il manquait. Pas des lunettes neuves. Pas un meilleur éclairage. Pas des livres meilleurs. Ce qui manquait, c’était quelqu’un. Une autre personne qui puisse s’asseoir à côté de lui et lire. Qui puisse partager cette expérience. Qui puisse dire : « Oui, je comprends ce passage. Oui, cela aussi m’a touché. »

Les livres, c’est magique. Mais les livres seuls, c’est une prison dorée.

Le fil qui les relie

Et voilà ce que ces deux images, ces deux paraboles, m’ont appris : nous sommes rien sans les autres.

La femme qui montait les marches était seule. Mais elle montait ces marches pour quelque chose ou quelqu’un. Pour voir sa famille à l’autre bout. Pour retrouver sa vie d’avant. Pour prouver à quelqu’un d’autre qu’elle pouvait encore.

Et l’homme avec ses livres cassés, il était complètement seul. Et c’est ça qui faisait mal. C’est pas les lunettes cassées. C’était la solitude.

Dans un monde pressé, où tout le monde court, où chacun est obnubilé par sa propre survie, nous oublions ça. Nous oublions que les marches sont insurmontables si on les monte seul. Nous oublions que les livres sont des cries silencieux demandant d’être partagés.

La vie est faite de marches

La vie, c’est une série de marches. Des marches qui semblent insurmontables. Des marches qui ne demandent pas si vous êtes prêt. Elles sont juste là, et vous devez les monter.

Parfois vous montez rapidement. Parfois il vous faut toute une éternité pour franchir une seule marche. Parfois vous avez envie de renoncer. Parfois vous ne savez pas si vous pouvez continuer.

Mais la vérité, c’est qu’on continue. Parce que la seule alternative c’est de s’arrêter. Et s’arrêter, ce n’est pas vivre, c’est juste attendre la mort.

Et ces marches, on les monte mieux à deux. On les monte mieux ensemble.

Le besoin l’un de l’autre

Regardez autour de vous. Tout ce que nous construisons, c’est pour partager. Tout ce que nous faisons, c’est pour trouver quelqu’un qui comprenne. Tout ce qui nous donne du sens, c’est la connexion.

Un livre sans lecteur c’est juste du papier. Une marche sans destination c’est juste de l’effort vain. Une vie sans quelqu’un pour la partager c’est juste de l’endurance.

C’est pour cela que cette femme montait les marches. Parce qu’en bas, il y avait quelqu’un. Quelqu’un qui l’attendait.

C’est pour cela que cet homme lisait malgré ses lunettes cassées. Parce que dans les livres, il trouvait les voix des autres. Il ne lisait jamais seul, vraiment. Il lisait avec tous les auteurs, tous les penseurs, tous les rêveurs qui avaient écrit avant lui.

Mais il était seul. Et cela, c’était le tragique.

L’appel urgent

Dans ce monde qui nous dit de courir, de nous déplacer vite, de ne pas nous arrêter pour les autres, je veux crier : arrêtez. Regardez la personne à côté de vous. Regardez son fardeau. Reconnaissez que vous ne pouvez pas monter toutes vos marches seul.

Et regardez les gens autour qui montent leurs marches. Joignez-les. Soyez à côté d’eux. Dites-leur qu’ils peuvent continuer. Partagez le poids.

C’est cela qui sauve. Pas la vitesse. Pas l’efficacité. La connexion. La reconnaissance que nous avons tous besoin d’être vus, entendu, validés.

La vie est faite de marches qui semblent insurmontables. Mais elles ne le sont pas si quelqu’un est à côté de vous. Et les livres que nous lisons sont moins solitaires si quelqu’un d’autre les lit aussi, et qu’on peut en parler.

Nous sommes rien sans les autres. Soyons cette présence pour quelqu’un d’autre.

— Djigane

Initialement publié sur X/Twitter les 16 octobre 2022 et 3 mars 2022

Djigane

Papa Djigane Cissé — Chroniqueur, observateur passionné de Dakar et de l'Afrique de l'Ouest. Life in Dakar est un espace de réflexion sur la vie urbaine, la culture, les traditions et les mutations de nos sociétés. Entrepreneur basé entre Dakar et Abidjan.

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Bouton retour en haut de la page