Life In Dakar

Assane SY : 26 Ans, Premier Vol, Dernier Espoir

Un matin à Parcelles Assainies

Il était environ six heures du matin quand j’ai croisé Assane. C’était à Parcelles Assainies, pas loin de Médina, le genre de quartier qu’on ne remarque que si on y vit. Des ruelles étroites, des maisons en béton serré les unes contre les autres, des gens qui se connaissent depuis toujours parce que quitter n’a jamais vraiment été une option. Jusqu’à ce jour.

Assane a 26 ans. Juste 26 ans. Et ce matin-là, il partait vers une vie qui n’existe encore que dans sa tête. Non pas parce que c’était son rêve dans le sens romantique—ce n’était pas un garçon qui rêvait depuis l’enfance d’aventures exotiques. C’était un garçon qui avait compris, très tôt et très clairement, qu’il n’y avait pas d’avenir ici. Que ses mains, qu’il avait apprises à utiliser avec habileté, ne pouvaient pas lui construire une vie au Sénégal.

Le chemin qui mène au départ

Assane avait quitté l’école à CM2. Pas parce qu’il était bête. Pas parce qu’il n’aimait pas apprendre. Il avait quitté parce que sa mère avait besoin d’aide, parce que l’argent n’était pas là, parce que CM2 c’était déjà pas mal pour un garçon qui venait d’où il venait. Après cela, il avait appris un métier. Il était métallurgiste. Il travaillait avec ses mains, créant, réparant, transformant le métal en objets utiles.

Plus tard, il avait ouvert une gargotte. Un petit restaurant, le genre que tu trouves dans chaque quartier, où tu peux manger un riz avec un peu de sauce pour presque rien. Ce n’était pas une fortune. C’était une survie. Une survie qui payait à peine les loyers, les repas, les obligations sociales qu’on n’échappe pas au Sénégal.

Et puis, un jour, Assane s’était regardé dans le miroir et il avait vu la même chose que je vois en regardant des milliers d’hommes autour de moi : un plafond. Un plafond invisible mais inévitable. Un plafond qui dit : c’est là que tu arriveras. Pas plus loin. C’est ta vie.

Beaucoup acceptent ce plafond. Ils construisent une vie à l’intérieur de ses limites. Ils font des enfants. Ils se marient. Ils apprenent à ne plus rêver à des choses impossibles. Ils retrouvent une sorte de paix—la paix de ceux qui ont arrêté de lutter.

Assane, apparemment, n’était pas ce genre d’homme.

Le jour du départ

Le jour où il est parti, il avait 20 euros en poche. Vingt euros. C’est à peu près 13 000 francs CFA. C’est rien. C’est vraiment rien. C’est ce que tu dépenses en trois jours de vie normale.

Et sa mère était là. Elle savait ce qu’il faisait. Elle connaissait la plan. Et ce que j’ai trouvé absolument déchirant, c’est qu’elle était à la fois fière et dévastée. Fière parce que son fils avait le courage d’essayer. Dévastée parce qu’il devait essayer. Parce que dans le Sénégal qu’elle avait élevé ce fils, il n’y avait pas de place pour quelqu’un comme lui.

Assane avait un oncle. Un oncle qu’on appelait « Abdou Voleur ». Pas parce qu’il était réellement voleur, mais parce qu’Abdou était le genre d’homme qui trouvait des raccourcis, qui se jouait des règles, qui disparaissait une année et revenait riche. Un oncle qui lui devait de l’argent. De l’argent qu’il ne rendrait probablement jamais. Mais Assane savait qu’il ne pouvait pas compter sur cet oncle. Il y allait sans ressources réelles. Juste l’espoir.

Son premier vol. Jamais monté dans un avion avant. Et à cette altitude, au-dessus du monde qu’il connaissait, en direction d’une destination où il ne connaissait personne et ne parlait pas la langue avec aisance, Assane avait regardé le plateau repas qu’on lui avait servi. Du poisson sous du plastique. Quelque chose qu’on voit nulle part ailleurs, quelque chose qui semblait résumer toute l’absurdité du voyage. Il l’avait photographié.

Ce geste, cette photographie du poisson impossible, c’était l’absurdité du rêve qu’il vivait. Assane était assis dans un avion au-dessus de la mer, vivant un scénario que seules les personnes sans options vivent. Il était un clandestin en devenir. Il était un migrant. Il était l’une des statistiques qu’on débat dans les salons en buvant du café.

L’obstination d’une détermination

Ce qui m’a frappé le plus quand il m’a raconté tout cela, c’était pas la peur. Il y avait de la peur, bien sûr. Mais il y avait aussi quelque chose d’autre. Une sorte de clarté. Une certitude que cela devait se faire, que la seule alternative c’était une lente mort spirituelle.

« Je ne suis pas un fou, » il m’avait dit. « Je suis un combattant. »

Ces mots. Je ne peux pas les oublier. Un garçon de 26 ans, assis quelque part entre les classes, sans argent, sans réseau, sans préparation formelle, et il me dit qu’il est un combattant. Pas un rêveur. Un combattant. C’est quelque chose d’entièrement différent.

Un rêveur imagine les choses. Un combattant les fait arriver. Un combattant accepte la douleur. Un combattant continue quand la logique dit d’arrêter.

Et puis, quelques semaines après, j’ai reçu un appel. C’était Assane. Il était en Espagne. Il avait trouvé du travail. Ce n’était pas du rêve—c’était du travail réel, de l’argent réel, de la vie réelle. Pas paradisiaque, mais possible. Et plus important : c’était une possibilité que le Sénégal ne lui avait jamais offerte.

La signification silencieuse

En pensant à Assane depuis, j’ai réfléchi à ce que son histoire signifie vraiment. Ce n’est pas une histoire d’immigration réussie. Ce n’est pas un conte de fée. C’est quelque chose de plus cru, plus politique, plus accusateur.

C’est une histoire qui dit : au Sénégal, nous avons créé une société où un garçon intelligent, travaillon, créatif, courageux, préférera risquer sa vie en clandestinité plutôt que de rester. Nous avons fait quelque chose de tellement invivable qu’il a mieux aimé affronter la mer, les passeurs, l’illégalité, que de continuer.

Je pense à sa mère. Elle vit maintenant sans son fils. Elle reçoit peut-être de l’argent de l’étranger. Elle a un fils qui est en sécurité, qui travaille, qui a une chance. C’est magnifique. C’est aussi un indicateur que nous avons échoué.

Et Assane lui-même. Il a gagné sa liberté, d’une certaine manière. Mais au prix de l’exil. Au prix de l’abandon de tout ce qu’il connaissait. Au prix de vivre comme clandestin, sans droits, sans protection réelle, juste avec la chance qu’il ait rencontré des personnes bienveillantes.

L’appel silencieux

Les histoires comme celle d’Assane, il y en a des milliers. Des dizaines de milliers. Chaque jour, des garçons et des filles quittent Dakar, Thiès, Kaolack, Saint-Louis avec 20 euros et beaucoup de détermination. La plupart ne racontent pas leur histoire. La plupart disparaissent simplement des repères familiaux, ou reviennent dans des situations pires.

Mais Assane a eu la chance que quelques personnes le rencontrent, le documentent, se soucient.

Et en partageant son histoire, je ne dis pas que la migration est bonne ou mauvaise. Je dis que les histoires comme celle d’Assane sont un accusation du Sénégal. Elles demandent : pourquoi ? Pourquoi un jeune homme doit-il risquer sa vie pour une chance ? Pourquoi ne pouvons-nous pas lui donner cette chance ici ?

Et il n’y a pas de réponse facile. Il y a juste la réalité : un garçon de 26 ans qui avait assez de courage pour dire non au confortable non-avenir qu’on lui proposait, et assez de détermination pour agir.

Voilà ce qu’Assane SY m’a appris. Pas sur l’immigration. Sur la résilience. Sur ce que c’est d’être humain quand le système vous dit que vous n’êtes rien.

Il y a de l’espoir là-dedans. Mais il y a aussi de la tragédie.

— Djigane

Initialement publié sur X/Twitter le 9 mars 2018

Djigane

Papa Djigane Cissé — Chroniqueur, observateur passionné de Dakar et de l'Afrique de l'Ouest. Life in Dakar est un espace de réflexion sur la vie urbaine, la culture, les traditions et les mutations de nos sociétés. Entrepreneur basé entre Dakar et Abidjan.

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