Life In Dakar

Thiaba Gueye et son fils

Raconté par ma Badiène, Ndeye « Sembene » Cissé, Madame Dème


Thiaba Gueye avait enfanté plusieurs fois, et Dieu avait décidé à chaque fois de lui reprendre ses enfants avant même qu’ils ne puissent discerner l’éclat du soleil de la pâle lueur de la lune.

Mais Thiaba Gueye savait que Dieu était Clément et Miséricordieux et qu’Il exaucerait ses prières et lui offrirait un jour le plus précieux des cadeaux — un enfant qu’elle nourrirait de son sein jusqu’à ce qu’il puisse se tenir debout, courir et grandir.

Et Dieu l’écouta, lui offrit un enfant, un mois de février 1940. Un fils. Le premier, l’aîné d’une grande fratrie de frères et sœurs étroitement liés, soudés, inséparables.

Le fils aîné de Thiaba Gueye s’appelait Mamadou, et sa mère le choyait, le gâtait, le surprotégeait, sous le regard indulgent mais parfois réprobateur de son mari, qui laissait faire cependant, occupé qu’il était, à plein temps, à son travail de comptable à la CFAO.

Mamadou grandit, alla à l’école des « blancs », apprit à lire et compter, ce qui ne l’empêchait pas d’aller s’amuser avec ses amis, nager pendant des heures dans la mer dont les vagues arrivaient presque à la porte de la concession familiale sise à Thiawlène.

Mamadou grandit et apprit, brillamment, jusqu’à être au rang des meilleurs élèves, tout en n’oubliant pas d’être turbulent. Il eut une enfance heureuse, normale, de jeune Lébou entouré des siens, dont la vie s’écoulait au rythme des vagues de l’océan, aux mélopées qui venaient bercer ses nuits tels les chants de ndawrabine.

Mamadou grandit et apprit. Il vit arriver les indépendances, devint citoyen sénégalais après être né citoyen français des quatre communes de l’AOF. Il passa ses diplômes, et fut convoqué un jour pour faire un concours, parmi tant d’autres.


Quelque temps après, un gendarme arriva à la concession familiale et demanda à parler au chef de famille. Baye sortit, surpris et inquiet de la visite impromptue d’un homme de tenue.

À ses côtés se tenait Thiaba Gueye, qui, à la vue du gendarme, se dit que son turbulent de fils avait sûrement dû encore faire une grosse bêtise.

Le gendarme, voyant les airs décontenancés de ses hôtes, les rassura immédiatement. Il était porteur de bonnes nouvelles. D’une grande nouvelle.

Il leur annonça que leur fils, Mamadou, l’aîné de Thiaba Gueye, avait réussi à un concours pour devenir pilote de l’air et que, pour qu’il puisse suivre sa formation de pilote, il devait y avoir impérativement l’autorisation parentale expresse des deux parents.

Baye, heureux, répondit qu’il ne voyait aucun inconvénient à donner son accord, à condition cependant que sa femme soit d’accord, bien entendu.


Thiaba Gueye refusa catégoriquement de signer, aussi illettrée qu’elle puisse être, en disant :

« Mane mi Thiaba Gueye, signéwou ma. Map taw bi ma Yalla mey, té ma niak ay maggom bala mouy dioudou bey ram, bey deugeur, map taw bou gor bi ma Bour bi Yalla mey, té ma nampal ko ba mou deugeur, dou dalaw abviong bey dé si assamane si…

Lébou xamoul abviong, lébou dou dalaw abviong, lébou guedj ak gaal la xam ! »

« Moi, Thiaba Gueye, je ne signe pas. Mon aîné que Dieu m’a donné, après m’avoir enlevé tant de ses aînés, mon fils aîné que Dieu m’a offert et que j’ai nourri de mon sein jusqu’à ce qu’il soit robuste, ne pilotera jamais un avion pour périr en plein ciel…

Un Lébou ne connaît pas l’avion, un Lébou ne pilote pas d’avion. Un Lébou connaît la mer et les pirogues ! »

Baye insista, mais Thiaba Gueye resta inflexible, intraitable. Son fils pouvait suivre la carrière qu’il voulait, sauf celle de pilote.

Résigné, ne voulant se mettre à dos sa femme qu’il chérissait tant, Baye dit au gendarme sidéré que malheureusement il ne pouvait signer sans l’assentiment de son épouse.

Le gendarme, ahuri et dépité, rebroussa donc chemin, en se disant sûrement qu’il n’y avait que les Lébous pour être aussi têtus.

Et à chaque fois qu’il croisait le chemin de Thiaba Gueye, il lui criait d’un air narquois et moqueur : « Ah, pauvres fous de Lébous, il n’y a que vous qui pouvez être assez têtus pour rejeter un cadeau que nul ne refuserait ! Ah, pauvre folle de Léboue, tu as gâché l’avenir de ton fils ! »

Mais Thiaba Gueye n’avait cure des railleries que lui jetait l’homme de tenue, car elle avait près d’elle le plus précieux des cadeaux, venu du Ciel — son enfant, son fils, son aîné, Mamadou.


Le nom de famille de Mamadou était CISSÉ, et c’était mon père, voyez-vous.

Mon défunt père, qui repose en paix aux côtés de sa mère, ma grand-mère, Thiaba Gueye — leur repos éternel bercé par le chant des douces vagues de l’océan Atlantique, qui viennent s’échouer sur la plage de sable et de coquillages du cimetière de Thiawlène.


Je suis Lébou, voyez-vous. Pur jus d’eau salée. Fier d’être d’Adéane, Ouakam, Ngor, Yoff, Tëngéej, Bargny, Ndakarou. Descendant de pêcheurs fiers, têtus et susceptibles, compliqués et querelleurs, vindicatifs et aux propos loin d’être châtiés.

Je suis Lébou, figurez-vous. Descendant de ceux qui affrontent sur de frêles esquifs les hautes vagues froides de l’Atlantique, le vent et le sel rendant leur peau plus noire et rêche que toutes les peaux noires de ma noire race.

Je suis de ceux qui n’écoutent jamais et n’en font qu’à leur tête, de ceux qui, de Guet Ndar à N’Gaparu, ont donné pour quelques sous toutes leurs terres aux blancs et aux venants.

Je suis de ceux qui oublient chapelets et prières lorsque l’appel des ancêtres retentit et qu’il faut honorer par mille calebasses rouges de sang et blanches de lait l’esprit des aïeuls.

Dakar, le 9 octobre 2013

Djigane

Papa Djigane Cissé — Chroniqueur, observateur passionné de Dakar et de l'Afrique de l'Ouest. Life in Dakar est un espace de réflexion sur la vie urbaine, la culture, les traditions et les mutations de nos sociétés. Entrepreneur basé entre Dakar et Abidjan.

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